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Mardi 17 mars, 5h

17 mars 2020

Hier soir, lorsque Laure est rentrée de l’hôpital, nous nous sommes disputés quant à la conduite à tenir. Elle s’est battue toute la journée, non seulement dans le cadre de son travail, pour le mener à bien, mais contre son administration obtuse (qui n’a pas fermé son hôpital de jour !) et contre les directrices d’école, pour qu’elles acceptent Sacha et Orphée en service minimum. Elle s’arc-boute sur ses droits. J’avoue, j’ai dépassé ce stade. Mon seul souci est que l’on traverse cette période avec le moins de dommage possible. Nous, bien sûr, mais mes parents aussi, et tous les autres. Faire preuve de cynisme, comme dit Macron. Je viens de m’apercevoir de mon lapsus, que je laisse, délibérément : faire preuve de civisme, comme dit Macron. Je m’en fiche de nos droits. Je m’en fiche si la baby-sitter vient nous aider. Je veux simplement que tout le monde aille bien. Qu’importe ce à quoi on a droit. Ça arrive en seconde position. Il faut prioriser ses priorités.
Cependant, je n’arrive pas à dormir. Je suis très agité.
Je me pose des questions. Est-ce vraiment là l’avenir que nous voulons pour nos enfants ?
Et cette question ne se pose pas uniquement en termes d’avenir à moyen ou long terme, quant au mode de vie en société, à l’économie, au vivre ensemble. Elle se pose de manière très concrète, sur l’organisation de la journée qui s’annonce.
Ne pas devenir fou. Ne pas devenir chèvre. Avec ces trois loustics qui me font tourner en bourrique toute la journée. Trois loustics qui, au surplus, ont des besoins, à la fois physiologiques, intellectuels et récréatifs, très différents les uns des autres. Donc : organisation. Trouver un emploi du temps. Cela va être la première tâche de la journée qui vient avec eux — après le petit déjeuner et les préparatifs.
J’imagine quelque chose comme ça : le matin, quand on est prêt, un peu de piano pour Sacha, puis quelques travaux scolaires pour Sacha et Orphée (comment arriver à les tenir plus d’une demie heure ensemble sur une table ? Je ne sais. Pour l’instant, Sacha adore faire les devoirs que lui a donnés sa maitresse, mais pour combien de temps ?). Ne pas les appeler « devoirs ».
À ce sujet, j’ai essayé de les inscrire sur Ma Classe à la Maison. Orphée, d’abord — on verra pour Sacha ensuite, mais sa maitresse lui a déjà donné pas mal de boulot pour les deux semaines à venir. Ça ne marche pas super bien : je n’ai reçu le mail de confirmation que presque 12 heures plus tard. Ça augure assez mal de l’ergonomie du site. Et ça ne me met pas très à l’aise, à la fois de confronter un enfant de trois ans à des écrans si tôt dans sa vie, alors que toutes les études nous disent que c’est très mauvais, et de savoir qu’il est déjà dans plein de bases de données.
Ensuite, ce serait bien qu’on arrive à prendre l’air. A faire une « récréation » — si les forces de l’ordre nous en laisse l’occasion. Hier, avec les siestes des unes et des autres, je n’ai pas pris le temps. Mais j’aurais peut-être dû. Mettre Anouk dans la poussette, même si elle n’a pas fini sa sieste, pour aller prendre l’air ensemble.
De retour à la maison, jeux pour les enfants, pendant que je prépare à manger.
J’espère qu’ils feront un temps calme, voire une sieste, après déjeuner ! Je croise les doigts ! Peut-être que cela me laissera une petite heure pour bosser de mon côté.
Et puis peut-être encore une petite sortie après les fins de sieste diverses et variées et le goûter.
Je vois le moment où je vais être obligé de déroger à toutes mes règles et leur montrer, au moins un peu, des écrans : dessins animés, documentaires… Peut-être me replonger avec eux dans Il était une fois la vie ? Si j’arrive à le trouver ?
Cela étant dit, j’ai adoré la journée d’hier. Je sais, ce n’est que la première et ça ne veut rien dire sur la suite. Mais j’ai profité de chaque instant avec eux. Je me suis pris à les contempler tous les trois avec une tendresse, et une zénitude. Comme je ne me suis mis aucune contrainte de temps, je ne me suis que très peu mis en colère contre eux. Même pour les bêtises. Seulement pour les coups. J’ai donc profité de les voir évoluer dans l’appartement. Voir Sacha lire un livre pour Orphée. Voir Anouk vaquer dans sa chambre, manipuler tous les objets qu’elle trouve. Voir Orphée faire des puzzles, Sacha qui adore faire du piano, même s’il refuse de faire sa gamme de sol majeur. Ou alors oublie le Fa dièse. Pas tout le temps mais quand même.
Ça paraît cliché, mais cette crise me fait vraiment reconsidérer la chance que j’ai, que nous avons. Qu’ils sont beaux. Qu’ils sont lumineux. Que je les aime.
J’ai aussi un peu peur pour Laure. Qu’elle s’épuise à tout ça. Qu’elle se sente impuissante. Qu’elle se sente incomprise aussi. Et qu’elle puisse un moment ou un autre tomber malade. Après tout, elle travaille dans un hôpital gériatrique…



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