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Lundi 20 avril

20 avril 2020

Insomnie

Une fois n’est pas coutume, je vais laisser ici s’exprimer l’angoisse qui m’a tenu éveillé une bonne partie de la nuit. Elle concerne le monde d’après. Et la bêtise de mes contemporains. Comme souvent, notre avenir dépendra de l’issue d’une bataille assez simplement résumée — bien qu’extrêmement complexe dans ses mécanismes et ses ressorts — : celle du bien et du mal. De la bienveillance et de la malveillance. De la réflexion et de la bêtise.
Certes, je m’aperçois bien de l’ironie ah si seulement je pouvais, l’espace d’un instant hi hi me débarrasser de ce surmoi piquant car après tout, si j’écris, je dois bien m’attendre à ce que quelqu’un lise, un jour ou l’autre : en réduisant les défis de l’après à une question aussi simpliste, je fais moi-même preuve d’une certaine bêtise. Il n’empêche : qui peut me garantir que chacun, en son âme et conscience, pensera avant tout au bien commun et non à son confort personnel ?
Rester chez soi, pendant cette période, relève autant de l’auto-préservation que de l’attention à l’autre — et ce double enjeu explique peut-être pourquoi le confinement est plus ou moins respecté. Mais, s’agissant de l’après, la question de l’auto-préservation sera bien moins prégnante et, exactement comme pour les divers défis environnementaux auxquels nous sommes confrontés depuis quelques décennies, nourrira beaucoup moins l’attention à l’autre, et par conséquent la réflexion quant au bien commun et aux sacrifices qu’on est prêt à lui faire.
Bref, pour faire simple, comme le dit bien mieux que moi Edgar Morin dans Le Monde d’hier, j’ai peur que chacun ne se réfugie dans un chez-soi métaphorique autrement plus mortifère que ce virus-ci, aussi virulent soit-il.
Mais ça, c’est connu, bien sûr. Mes angoisses vont plus loin encore, j’en ai peur. Angoisse insupportable de ne pouvoir protéger ma famille, par exemple. Mes enfants feront-ils partie des victimes innocentes de ce retour sur soi ? Couchant ma fille pour sa sieste du matin, je l’ai vue, adorable, si fragile, fermant ses yeux en souriant, suçotant ses deux doigts du milieu en respirant le carré de tissu rose qui lui sert de doudou.
Allons plus loin encore — et un petit point Godwin pour moi tant qu’à faire, qu’y ai-je à perdre ? Tout le monde dit que la situation actuelle est absolument inédite, on a bien le droit à un petit point Godwin, non ? Au reste, ce moment que nous traversons partage avec les grandes tragédies du XXe siècle une caractéristique indéniable : on ne peut pas l’éviter, on ne peut que la penser à mesure qu’on l’affronte — : les personnes persécutées par les nazis qui ont réussi à s’en échapper sont, soit celles qui ont eu beaucoup de chance, soit celles qui ont su partir à temps. Aujourd’hui : impossible de partir à temps. D’abord parce que les frontières sont fermées. Et puis pour partir où ? C’est partout la même chose. Il y a 80 ans, on fuyait l’Europe. Aujourd’hui, on fuirait les hommes. Au sens propre comme au figuré. Et pourtant, c’est impossible.
Faut-il, tels ces femmes et hommes qui mettent leurs destins entre les mains d’une invisible et impalpable divinité, faire acte de foi : en l’humanité ? Je ne sais si on a le choix. Finalement, le pari de Pascal est remis au goût du jour : quoi qu’on choisisse, on ne peut qu’y perdre. Dans tous les cas. Difficile de faire aussi aveuglément confiance à son prochain.
Fin de l’intermède angoissé. Même si personne n’est dupe : on ne met pas fin aux angoisses ainsi, en le décidant simplement. Mais on essaiera de trouver quelque chose d’autre demain.



Dernier ajout : 24 mai. | SPIP

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