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Mardi 19 mai

19 mai 2020

Et puis on s’habitua — Chapitre 1

Dans les premiers temps, on rua dans les brancards. On voulut se révolter. Mais on rongea son frein, on attendit son heure. Après tout, on avait tous de vieux parents, d’encore plus vieux grands-parents, ou des amis plus ou moins proches aux comorbidités diverses et variées, que l’on ne voulait pas exposer. On fit preuve d’une relative responsabilité vis-à-vis de son prochain, qu’on le connaisse ou non, qu’on l’apprécie ou non. Réflexe d’autoprotection mi-individuelle, mi-collective, à demi conscient. Ce qui fait beaucoup de moitiés, avouons-le. Beaucoup de relativité aussi. Mais quelqu’un d’autrement plus sage a dit un jour que tout est relatif.
On fit contre mauvaise fortune bon cœur, jour après jour, semaine après semaine. Le terme de semaine, d’ailleurs, perdit peu à peu de sa saveur, de sa spécificité, une forme de grisaille, de brouillard ouateux s’abattit mollement sur les calendriers. Au début, on attendait. Puis, bientôt, on ne sut plus trop ce qu’on attendait, mais on l’attendait toujours. Des religions entières sont nées ainsi. Aussi simplement que cela.
Pendant ce temps, le feu de la révolte couvait toujours, tout au fond. Il en restait bien quelques braises sur lesquelles on aurait pu souffler. Mais on était bien. Ces braises chauffaient juste ce qu’il faut. Ni trop, ni trop peu. Parfait. Assez pour se réveiller le matin. Et assez doucement pour trouver le sommeil le soir.
Bien sûr, on continuait à s’agacer. Mais l’agacement, l’énervement, l’exaspération, l’impatience commencèrent à s’intégrer à nos routines quotidiennes. Comme si de rien n’était. Un sentiment de plus à éprouver tous les jours, avec quelques pics à intervalles réguliers, comme la faim, l’amour et autres besoins naturels. Ça restait là, en tâche de fonds. Comme un bibelot ou un objet de décoration dans une pièce familière. Parfois, on se rappelle que c’est là, ou on se retrouve le nez dessus par hasard, ou on l’aperçoit au coin de l’œil et on s’en rapproche, on le considère de nouveau un instant, on remarque peut-être un détail ou un autre qui nous avait échappé, ou qu’on avait oublié, négligé, et qui soudain nous saute aux yeux par sa pertinence eu égard au moment qu’on vit, et puis on s’en écarte. Jusqu’à la prochaine fois.
Alors oui, on continuait à s’agacer, à s’énerver. À se révolter.
Mais on l’exprimait si peu ouvertement, que la révolte s’amenuisait graduellement, perdait de sa force, comme un muscle s’atrophie lorsqu’on l’utilise peu. Chez certains, le cerveau lui-même va jusqu’à ne plus savoir comme activer ledit muscle. Et c’était pareil pour cette révolte, ce besoin d’exploser, de jaillir.



Dernier ajout : 24 mai. | SPIP

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