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Mardi 23 juin

23 juin 2020

Art contemporain — Chapitre 1

« Oui, je vois ce que vous voulez dire. On pourrait le croire, mais en fait non. Vous voyez, là, dans l’encaissement de la vallée, il y avait une rivière. C’était il y a quelques années — ô, pas si longtemps, vous savez : je me souviens qu’on a plongé dedans pour s’y rafraichir le soir où j’ai fêté mon bac. C’étaient de vrais petits rapides, très agréables l’été. On faisait même du kayak parfois, avec les amis.
« De l’autre côté, sur le plateau que vous voyez là-bas au sud, il y avait un charmant petit village — l’un de ces petits villages typiques qu’on voyait fleurir partout, peuplés d’artistes et artisans qui vivaient des touristes de passage. Pour y aller, c’était toute une histoire. Il fallait faire un détour de plus de 50 km pour aller passer le pont à la grande ville, puis revenir par une petite route cabossée. Autant vous dire que les touristes étaient rares.
« Mais il se trouve que le président de la région était de là-bas : il était même parmi les derniers à y être nés, avant que la maternité ne ferme. Vous imaginez : il a voulu rendre à son village sa vitalité d’antan. Il a lancé un grand projet d’infrastructure — c’était la grande mode, on pensait que ça règlerait les chose — quelles choses ? Je ne sais pas. Une route plus directe, avec un magnifique pont suspendu — qui devait, à lui seul, attirer les touristes.
« Mais ça a pris beaucoup de temps pour monter le projet, le faire accepter par tous, des réfractaires voulaient sauvegarder le paysage, des propriétaires voulaient vendre au plus haut. Puis la mode des grands travaux a passé, et le budget n’était pas encore tout à fait réuni.
« Le président était en fin de mandat, il était un peu à la peine pour sa campagne de réélection, alors il a décidé de faire un coup d’éclat : poser la première pierre de son pont, de son bébé, de son grand projet qui devait redonner sa grandeur à la région toute entière. Il a invité tout le monde. Tout le gratin était là. Ça a été une de ces fêtes.
« Pour donner le change, il avait débloqué une petite partie du budget, juste assez pour construire la première pile du pont : c’est ça que vous voyez. C’est la première pile d’un pont dont le tablier devait faire pas loin de deux kilomètres, lancé en travers de la vallée, jusqu’au plateau en face. On distingue encore la trace de la route qui y menait. Elle n’a presque pas servi. L’asphalte n’a quasi pas servi, mais depuis le temps, l’herbe a repoussé dessus, et on ne le voit presque plus.
« Si si, le président a été réélu. Sans problème. Mais le temps qu’il trouve le reste du budget, il y a eu une crise (je ne sais plus laquelle, il y en avait tellement à l’époque), et il a été accusé de je ne sais quelle malversation. Bref, le projet a continué, mais ce n’était pas une priorité.
« Quand les fonds ont été débloqués, je me souviens comme si c’était hier : une armée d’ingénieurs et d’architectes est venue — ceux qui avaient fait les premiers plans étaient déjà à la retraite, et puis les normes avaient changé, il fallait refaire l’appel d’offre. Quand ils sont arrivés, ils sont restés comme deux ronds de flan. Ben oui : depuis le temps, la rivière s’était asséchée. Quant au village, plus personne n’y habitait ou presque. Vous vous rappelez l’incendie de l’usine de peintures, là-bas ? Après ça, les touristes ont boudé la région pendant plusieurs années, et les artistes du village n’arrivaient plus à joindre les deux bouts. Ils sont partis. Et comme le président de la région avait passé la main, ils sont allés s’installés à l’autre bout du département — dans le village natal de la nouvelle présidente.
« Donc voilà : on pourrait croire que c’est une sculpture, mais en fait c’est une pile de pont. Un pont inachevé. Pour le reste, c’est une autre histoire. C’est arrivé, je crois que ma fille devait avoir dix ou douze ans. »



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