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Jeudi 25 juin

25 juin 2020

Art contemporain — Chapitre 3 — un anniversaire

« Les premiers lycéens qui l’avaient grimpé sont revenus pour rouvrir la voie et la rééquiper. Ils ne voulaient pas que les plus jeunes risquent leurs vies. Le premier scandale avait déjà fait pas mal de bruit et ils voulaient éviter d’être montrés du doigt comme d’immenses irresponsables. Ils ont profité de l’occasion pour fêter les vingt ans de leur bac, qui tombaient juste cette année-là. Tant qu’à faire, ils voulu le faire là-haut ! Ils avaient installé de la musique et de la lumière. Et puis ils avaient apporté un pique-nique, des bouteilles et tout, avec bien sûr des gâteaux, des bougies. Ils ont passé toute la nuit là haut.
« Justement, cette nuit-là, un type qui venait d’entrer comme chauffeur dans l’usine de peintures d’à côté faisait son premier trajet. Je vous ai dit : les routes ici sont vraiment très tortueuses. Ça tourne tout le temps et c’est un vrai dédale. Bref, il s’est perdu. Je ne sais pas comment il s’est retrouvé là. Parce que la route, déjà à l’époque, n’était pas facile à trouver. Faut vraiment le vouloir pour arriver ici, même en se perdant. Peut-être qu’il a vu les voitures des fêtards ? Ou les lumières en haut de la pile ? En tout cas, il est arrivé là. Il faisait nuit, il ne voyait rien. Peut-être qu’il était fatigué. L’un des fêtards se demande s’il n’a pas été surpris par une bouteille qui est tombée. En tout cas, il a vu la pile trop tard. Il a donné un coup de volant et paf !
« Non rien de grave. Il n’allait pas si vit que. Il a juste été un peu secoué. Les fêtards au-dessus un peu aussi — mais la pile était quand même prévue pour supporter un pont de plus de deux kilomètres, donc il n’y a eu aucun dégât notable. Sauf sur le camion.
« Le camion, lui, était complètement hors d’usage. Sa remorque était complètement encastrée dans la pile, les roues tordues. Seule la cabine était miraculeusement intacte. Par contre, il venait directement de l’usine et était rempli de peintures, de toutes les couleurs et en pots de toutes les tailles, du petit pot de 2.5 litres au gros tonneau. Tous avaient explosé et les peintures de toutes les couleurs ont giclé sur le béton. Puis ça a coulé, coulé, coulé…
« Oui, c’est vrai. Y a un des anciens du lycée, qui était devenu prof d’art appliqué, qui disait ça aussi : du vrai Jackson Pollock. Évidemment, les fêtards sont descendus pour voir ce qui s’était passé et venir en aide au chauffeur. En descendant en rappel, ils se sont mis de la peinture partout sur les pieds, et c’est pour ça qu’on voit ces empreintes de pas, comme si des gens étaient montés à pied jusqu’en haut de la pile. En fait, ils descendaient. Rigolo, non ?
« Au matin, quand ils ont été rassurés sur l’état du chauffeur, ils se sont mis à ranger, redescendre leur matériel et tout le reste. Bien sûr, la peinture n’était pas sèche et, avec tous les allers-retours, ça a fait encore des formes, des silhouettes, des tâches de toute sorte.
« Non, je ne sais pas s’ils se sont posés la question. Je ne pense pas. Je pense qu’ils étaient trop fatigués pour essayer de faire quelque chose d’harmonieux, ou même de réfléchi. La nuit avait été déjà pleine d’émotions, je pense qu’ils avaient peur de faire de nouvelles bêtises. Et puis, ils n’avaient plus vingt ans, vous savez… »



Dernier ajout : 10 juillet. | SPIP

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