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Mercredi 8 juillet

8 juillet 2020

Art contemporain — Chapitre 6

« C’était là, vous voyez ? Il ne reste plus qu’un gros trou dans le béton et on ne voit plus aucune couleur
« Oui, c’est assez haut, environ au quart de la hauteur. Ça fait bien 50 mètres, déjà. Ils ont dû grimper. C’est comme ça qu’ils s’en sont aperçus d’ailleurs. Les gendarmes ont même fait venir des chasseurs alpins pour aller fouiller la paroi et récupérer toutes les balles fichées dans le béton. Il a fallu attendre plus de deux semaines avant qu’ils ne débarquent sur les lieux pour procéder aux prélèvements. Ça a foutu en l’air toute la saison touristique. On a eu du mal à s’en remettre. En plus, l’eau vive l’était en plus de moins en moins. À part pour quelques adeptes de scènes de crime, la réputation de l’endroit en a pris pour son grade.
« Bref, deux semaines après la fusillade, les chasseurs alpins sont arrivés et ont commencé à monter et descendre le long de la pile, comme des araignées au bout de leur fil, d’un bout à l’autre de la paroi. Ils récupéraient tout ce qu’ils trouvaient, ils voulaient être sûrs qu’il ne reste plus rien.
« Et puis, ça devait être le troisième ou quatrième jour, je ne sais plus, ceux qui étaient en bas ont entendu un cri. Ils ont cru que le type s’était fait mal. Ou pire, qu’il avait dévissé, ou que sa corde avait lâché. Mais non, il hurlait : il avait été tellement surpris par le truc qu’il ne s’en remettait pas.
« Là, perché près de 50 mètres au-dessus du sol, dans une anfractuosité creusée par deux ou trois balles perdues, il avait vu… deux doigts !
« Oui oui, des doigts. Des doigts humains. Un peu desséchés dans le béton, mais on ne pouvait pas s’y tromper. Il y avait même un bout de tissu qui ressortait à côté. Et ça lui avait foutu la frousse ! Je le comprends. Je n’aurais pas voulu être à sa place.
« Évidemment, ça n’avait pas de rapport avec la fusillade de l’été. Ça n’empêchait qu’on ne pouvait pas laisser ça comme ça. Qu’est-ce que c’était que ça ? À qui appartenaient ces deux doigts ? N’y avait-il que deux doigts ou la main tout entière ? Peut-être le corps ?
« La police scientifique était déjà à l’œuvre, mais leur truc, c’était la balistique. Ils n’étaient pas vraiment compétents pour ça. Ils ont donc dû appeler une nouvelle équipe.
« Vous imaginez ? Déjà que tout le tourisme ou presque était à l’arrêt, on n’en voyait pas le bout. C’était l’horreur. En plus, c’était quasiment la seule route qui menait aux gorges pour aller profiter des rapides. Il y en avait bien une en amont, mais c’était loin, il fallait marcher avec les kayaks sur le dos sur un ou deux kilomètres, et puis ensuite ramer parce que le courant n’était pas fou. Bref, les gars du coin commençaient à s’arracher les cheveux, on se demandait bien comment on allait s’en sortir.
« Certains maudissaient ces deux doigts. Ils disaient qu’ils étaient là depuis si longtemps, on pouvait les y laisser encore un peu, ça ne dérangeait personne.
« Moi, j’avoue, je me posais des questions. Ça se serait su, quand même, si un ouvrier avait perdu des doigts lors de la construction du bloc de béton, non ? Et puis quand même, pour un ouvrage comme ça, on vérifie, non ? On vérifie que tous les blocs sont bien conformes, qu’ils n’ont pas de défaut pour supporter la charge ? Alors quoi ? »



Dernier ajout : 4 août. | SPIP

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