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Samedi 11 juillet

11 juillet 2020

Art contemporain — Chapitre 9

« L’argent ? Oui, oui. Finalement, les journalistes qui ont enquêté sur l’affaire ont réussi à trouver d’où il venait et ce qu’il était devenu. Et, devinez quoi, ça nous ramène encore une fois à notre pile de pont !
« Parce que le beauf en question dirigeait un bureau d’étude spécialisé dans les travaux publics. Avec le Président de région, ils avaient imaginé tout un stratagème. D’abord, ils ont faussé la compétition pour que le beau-frère remporte le marché public. Pour l’animal politique qu’était notre président, ça n’a pas posé de difficultés particulières. En vérité, tout était déjà en place ou presque : les membres de la commission des grands projets d’aménagement du territoire avaient été triés sur le volet. Quelques-uns étaient sans doute innocents, mais la plupart, même dans l’opposition, étaient dans la poche du Président, soit qu’il avait des dossiers sur eux, soit qu’ils étaient déjà dans son entourage proche et mouillaient dans les magouilles politicardes dont il était friand — ça se savait, même si personne n’était encore parvenu à monter un dossier sérieux. Les bakchichs étaient monnaie courante dans le coin. Et puis, avouons-le, le beauf maitrisait son sujet : il n’y avait pas beaucoup de bureaux d’étude dans le coin, et peu qui avaient autant d’expérience.
« Le marché public dans la poche, le reste coulait de source. C’était même un jeu d’enfant pour un type comme notre Président de région : il connaissait déjà toutes les ficelles. D’abord, le budget voté était quand même surestimé, sachant qu’il n’avait aucune intention d’aller jusqu’au bout du chantier, et qu’il savait qu’on ne construirait qu’une seule pile sur les je ne sais combien de prévu (je crois qu’il devait y en avoir plus d’une vingtaine). Mais ça, personne ne le savait. Officiellement. Et quand ils ont finalement engagé les dépenses pour le chantier, il restait plein d’argent qu’ils ont pu ponctionner allègrement pour leur compte personnel. Non sans faire un peu de clientélisme au passage. Et récompenser ceux qui les avaient aidés. On a dit aussi qu’une partie de l’argent avait servi pour la remise en état de certaines maisons du village du plateau : on a découvert plus tard qu’une bonne moitié des demeures historiques du village était la propriété… du Président de région ! Oui, parfaitement : par une série de sociétés écrans installées dans des paradis fiscaux. Oui, ça existait encore en ce temps-là, les paradis fiscaux. Aujourd’hui, on a un peu oublié, mais c’était un truc dont on parlait beaucoup à l’époque, surtout dans les scandales financiers.
« En gros, on pourrait dire qu’il avait placé deux ou trois autres piles de son pont, de l’autre côté de l’Océan. Un pont d’or, comme qui dirait.
« Mais finalement, si on mettait bout à bout toutes les dépenses que les « on-dit » attribuent à cet argent détourné, ça dépasse de loin le budget initial. Un peu comme les morceaux de la Sainte-Croix : si on réunissait tous ceux qui existent, probable que ça ferait plutôt une dizaine, voire une centaine de croix qu’une seule, la vraie — à supposer que le bois n’ait pas pourri entretemps, sacré ou pas. Ça fait un peu penser à La Vie de Brian, vous voyez ?
« Tout ça s’est arrêté quand le beauf a eu des remords. Apparemment, il a légué tous ses gains à une organisation caritative, un hôpital, un orphelinat. C’est ça qui a attiré l’attention de la police financière à l’époque. Ils ne voyaient pas d’où ça pouvait venir. »



Dernier ajout : 31 juillet. | SPIP

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