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Vendredi 17 juillet

17 juillet 2020

Art contemporain — Chapitre 12

« Bref, ils ont voulu en faire trop. Sans doute à cause de la monumentalité du site. La piste était tellement vaste, le chapiteau tellement haut, je crois qu’ils se sont dits qu’un type dans le public, assis en haut des gradins, ne pourrait jamais voir ce qui se passait de l’autre côté de la pile. Ils avaient raison du reste. Résultat, ils ont imaginé de lancer certains numéros en même temps : en haut, en bas, d’un côté, de l’autre, il pouvait y avoir quatre performances simultanées. C’était magnifique d’ailleurs. On ne savait plus où donner de la tête, mais comme tous les numéros suivaient la même piste musicale, ils étaient quasi synchronisés. Ça me faisait penser à ces films, vous savez, où on peut suivre plusieurs petites histoires en parallèle, et qui semblent constituer comme un tout.
« C’était magnifique. C’était très ambitieux. Trop ambitieux sans doute. Parce qu’avec tous ces artistes qui partageaient la piste, tous ces artistes qui, s’étant joint très récemment à la troupe, ne se connaissaient pas nécessairement, et ne s’entendaient pas tous, n’avaient pas tous conscience de ce qui se passait à côté de leur corde, de leur trapèze, de leur sabre. Je ne vous fais pas un dessin.
« L’une des grandes magies du cirque, c’est de toujours marcher sur un fil : on est constamment en équilibre instable, à la limite du possible, à la limite des possibilités humaines, voire de la vraisemblance. On se demande toujours comment ils font, comment ces trapézistes qui se croisent en plein air font pour ne jamais se rentrer dedans, comment ces acrobates font pour sauter dans les cerceaux de feu sans jamais se brûler, comment ces lanceurs de couteau font pour ne jamais blesser personne. Comment, aussi, ces clowns font pour être si drôles alors que leurs ressorts comiques sont parfois si pauvres. Pour les uns comme pour les autres, pour les clowns comme pour les acrobates ou les prestidigitateurs (c’est toujours difficile à dire), tout ça tient à si peu de chose, une fraction de seconde, un millimètre, un élan, un appui. Je crois que c’est ça aussi qui faisait de ce spectacle une expérience exceptionnelle : on se demandait comment c’était possible.
« Jusqu’au jour où ça ne l’a plus été, où la magie s’est rompue.
« Ce jour-là, pourtant, tout allait bien. Il faisait beau, c’était salle comble. Je n’y étais pas, mais mon frère m’a raconté. Il y avait emmené ses petits-enfants.
« Tout avait bien commencé, les numéros s’enchaînaient, tout le monde était ravi. C’est après l’entracte que la délicate mécanique s’est enrayée. Un moment, on avait sur la piste des cracheurs de feu, qui jonglaient en même temps avec des quilles, des voltigeurs en hauteur qui allaient d’anneaux en trapèze et de trapèze en vélo sur fil, et un clown qui demandait un volontaire pour un de ses sketchs.
« Vous connaissez le proverbe à propos du battement d’aile de papillon et de l’ouragan ? C’est exactement ce qui s’est passé : une réaction en chaîne, à partir d’un geste apparemment anodin, qui a provoqué un cataclysme totalement imprévisible. »



Dernier ajout : 11 août. | SPIP

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