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Lundi 27 juillet

27 juillet 2020

Art contemporain — Chapitre 18

« Ils sont repartis quelques jours plus tard. Je crois que l’un d’eux est resté musarder dans la région, un peu plus loin vers la côte. On a su plus tard qu’il s’y était acheté une belle propriété. Pendant ce temps-là, la vie par ici a repris ses petites habitudes. La torpeur ordinaire a retrouvé ses droits.
« On a attendu. Pendant de longs mois. Avec ce secret espoir que le tournage ait effectivement lieu et que tout reparte, que tout renaisse, que tout ce que nous avions ici d’activités reparte. Bref, on a attendu comme on attend le messie. Au bout d’un moment, je vous avoue qu’on avait un peu perdu espoir. On se disait qu’ils avaient changé d’avis. On n’y a plus cru.
« Et puis l’espoir est reparti : les rumeurs se sont remises à bruisser. Tel hôtel était réservé au complet, tel restaurant réquisitionné. On n’en était pas trop sûrs parce qu’hôteliers et restaurateurs avaient interdiction de divulguer quelque information que ce soit. Ils avaient peur des paparazzis, je pense.
« Et puis, finalement, ils sont arrivés. C’était au cœur de l’été. Avec la terre sèche, qui tremble sous le cagnard, le poids du soleil qui tait le moindre tumulte et le moindre bruissement d’insecte, le ciel d’un bleu chauffé à blanc, les couchers de soleil épuisant, les siestes interminables, la lenteur de la trotteuse.
« D’un coup, dans un gigantesque nuage de poussière qui se soulevait jusqu’au ciel, le fracas d’une longue caravane de caravanes, de 4x4, de semi-remorques chargées jusqu’à la gueule, de camions réfrigérés et de bus. On aurait pu croire que le cirque était revenu, quand on a vu dans le tas des voitures de luxe, des limousines à la peinture affadie par la poussière de la route. C’était bien eux : Hollywood qui débarque ! Tout le monde s’est précipité, on aurait cru une course cycliste, avec les sifflements, les applaudissements, les encouragements… C’est comme s’il ne s’était jamais rien passé d’autre ici, on vivait dans l’instant, on avait tout oublié.
« Le lendemain, il y a eu une razzia à la pharmacie sur le lait après soleil. Quand j’y suis arrivé pour acheter moi aussi, il n’y en avait plus un tube. Il n’avait plus que cette huile bronzante qu’on donnait aux touristes en riant sous cape. Il leur en restait en stock, les pauvres. J’ai pris pitié, je les en ai débarrassé. Mais j’ai pelé pendant un mois.
« L’équipe était pléthorique. Il devait bien y avoir deux cents ou trois cents personnes ! Le réalisateur voulait le moins d’effets spéciaux possibles, ils avaient donc une armée de décorateurs, d’accessoiristes, de costumiers et de mécaniciens. Parce que ce devait être du grand spectacle quand même !
« C’était l’équipe qui nous faisait vivre, et on faisait ce qu’on pouvait pour eux, bien sûr, mais on ne les connaissait pas, voyez-vous ! La seule chose qui nous intéressait, c’étaient les deux stars du film. Ces deux-là, ah, oui, alors, on les connaissait. Même les vieux comme moi avaient déjà vu et aimé leurs films. Des vrais sex-symbols. Un seul nous aurait suffi, alors deux ? Deux d’un coup ? On voulait à tout prix les voir, savoir comment ils vivaient, savoir s’ils étaient ensemble ou pas… C’était le truc qu’on pourrait raconter après pendant des années, vous voyez ? On voulait pas rater ça. »



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