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II

7 septembre 2020

« Je ne suis pas le seul à avoir fêté mon bac dans cette vallée ! Tous les gens du coin le font. Chaque année, c’est un raout pas possible ici. Parfois, ils installent même des sonos monumentales. Avec les parois encaissées du canyon, ça fait une acoustique du tonnerre, sans vraiment déranger les voisins — d’ailleurs, quels voisins ? Plus personne ne vit plus dans le coin à part moi et le père Goriot.
« Une année, le club de varappe du lycée a décidé de fêter son bac en grimpant sur la pile. C’était un vrai défi. Pas facile du tout. Y avait presque pas de prise dans le béton, et ils refusaient de creuser la paroi. Ils voulaient faire ça en puristes. Heureusement, tous les trois ou quatre mètres, y avait les pitons qui devaient servir aux suspentes du pont. Donc ils pouvaient s’assurer comme ça.
« C’est devenu un rituel : tous les ans, les nouveaux bacheliers du club de varappe venaient grimper. C’était comme un rite de passage. Y en a même qui ont commencé à le faire en escalade libre, sans assurance. Jusqu’au jour où certains n’ont plus réussi à redescendre — je ne sais plus s’ils avaient eu un problème de corde, ou de piton, ou tout simplement de frousse. Ou alors une mise à l’épreuve stupide, vous savez, un bizutage qui a mal tourné. Ils sont restés là-haut toute la nuit et tout le jour, jusqu’à ce que leurs potes se décident enfin à appeler les pompiers.
« Ça durait depuis des années, mais ça a fait un ramdam pas possible. Vous n’imaginez pas les associations de parents, les sauveteurs, etc. Comment ? Mais comment n’avait-t-on jamais songé à un équipement de sécurité ? Quelle irresponsabilité alors qu’on savait très bien ce qui s’y passait chaque année ?
« Les élus ont bien été obligés de réagir. C’était absurde, mais bon. Là encore, les élections n’étaient pas loin. Donc on a décidé de mettre une échelle. On la voit là encore. Et puis là encore, elle est toute tordue là-haut.
« Non, non, c’était prévu de ne pas la mettre tout du long. Oui, je sais, c’est stupide, mais comprenez : après maintes discussions, on s’était accordé sur le fait qu’on ne pouvait pas la mettre du bas jusqu’en haut : ça créerait un appel d’air. Tout le monde voudrait y monter et les accidents seraient plus nombreux. Donc on n’a installé qu’un petit tronçon en bas, un autre au milieu (il est de l’autre côté, on ne le voit pas d’ici), et le dernier tronçon, là-haut, qui est tout tordu.
« Non, il est tordu parce que la foudre lui est tombé dessus… Oui, la foudre. Je me souviens, c’était un orage terrible. Et puis la pluie n’a pas cessé de tomber pendant plus de deux semaines cet été là. On aurait cru le déluge. J’en étais presque à me construire une arche. Mais avec quoi ? Ça faisait belle lurette qu’il n’y avait plus d’arbres dignes de ce nom dans le coin. Ça a fait des inondations pas possibles : mon fils M. en a même profité pour sortir mon vieux kayak pour refaire la descente des rapides dont je l’avais tant bassiné quand il était gosse. J’ai eu un peu peur d’ailleurs, parce que c’est justement ce jour-là que la foudre est tombée sur la pile de pont. Ça a fait un bruit énorme, qui a roulé roulé roulé pendant de longues minutes dans le canyon. Ça montait jusqu’aux étoiles. C’était sportif, m’a-t-il dit. C’est tout. C’est pas un causant, mon fils. Plutôt taciturne. Difficile de lui arracher plus de deux phrases d’affilée.
« Quant à la pile du pont, elle en est ressortie toute noircie en haut : vous voyez. Quelques petits blocs de bétons se sont désolidarisés au passage. »



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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