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16 septembre 2020

Aujourd’hui encore, il est difficile de le décrire.
La forêt secondaire est si touffue et les plantes grimpantes s’enroulent tant et tant autour de lui qu’on n’a jamais pu l’embrasser d’un coup d’un seul du regard dans son entier. Toutes les tentatives qui ont été faites de le dégager de sa gangue de végétation ont été vaines : même lorsqu’on parvient à se débarrasser de quelques plantes grimpantes, les plantes voisines et intelligentes, qui formaient au reste avec celles qu’on a élaguées (comme l’ont si brillamment démontré Hirubota et Moiloiroimoinoi) un réseau étroit et entremêlé, prennent leurs places dans les heures qui suivent — s’enlaçant autour de lui comme un enfant s’accroche aux basques de ses parents. Il suffit d’arrêter un instant le travail de défrichement pour le voir aussitôt réduit à néant.
Tentons toutefois.
Et d’abord l’environnement.
L’édifice s’élève donc au milieu de la forêt secondaire, dans un paysage au reliefs extrêmes. Il est ainsi posé au bord de ce qui apparaît comme gigantesque précipice dont les méandres serpentent sur des dizaines kilomètres. Bien que profond de plusieurs centaines de milliarcs et d’une largeur qui oscille sur sa longueur entre cinquante et deux-cent-cinquante milliarcs, ce précipice n’est pas perceptible à l’œil nu : la végétation qui le surplombe forme comme un plancher permettant de passer d’une rive à l’autre sans s’apercevoir de la dépression. Ce phénomène a, encore une fois, été parfaitement décrit par nos collègues Hirubota et Moiloiroimoinoi dans leur description de la forêt secondaire. D’autres faux-planchers verts couvrent également un certain nombre de petites dépressions circulaires d’origine inconnue, mais qu’on imagine aisément être de petits cratères créés par la chute de météorites en un temps très reculé.
L’abondante végétation témoigne de la richesse incroyable des sols ainsi que de l’abondance d’eau dans cette région au climat tropical humide monosaisonnal. Mais les travaux des étudiants d’Hirubota et Moiloiroimoinoi nous ont appris que cela n’a pas toujours été le cas. Selon eux, à l’époque de l’élévation du monument (aux alentours de -7000 et -3000 Avant Révélation, rappelons-le), le plateau était complètement désertique. Nous n’avons de surcroit trouvé aucun signe d’occupation antérieure à la construction du monument. Ce qui ne signifie évidemment pas qu’il n’y en a pas eu, mais qui rend son édification à cet endroit précis plus mystérieuse encore. Mais n’anticipons pas.
Le monument en lui-même prend vraisemblablement racine dans des fondations qui s’enfoncent de plusieurs dizaines de milliarcs dans le sol lui-même, en dessous le plancher végétal — qui en cache donc aux regards une bonne douzaine de milliarcs.
De là, il s’élève directement vers le ciel, révélant aux deux tiers de la hauteur une structure dédoublée ou bifide, dont les bras se sépare graduellement dans un mouvement délicatement hélicoïdal. Jusqu’à cette rupture, à une cinquantaine de milliarcs du sommet : alors que l’un des brins poursuit sa course vers la nue, l’autre fait un coude soudain et semble comme une branche d’arbre qui ploie élégamment vers le sol. Ce coude révèle que la structure de ce brin (et, probablement, de l’autre brin également) est creuse ! Ce qui a représenté au reste une source supplémentaire de stupéfaction lorsque la première équipe de protoarchéologues qui a été dépêchée sur place, alertés par Hirubota et Moiloiroimoinoi, est parvenus à en faire l’ascension. Une ascension qui, après avoir fait plusieurs victimes (honneurs soient rendus aux martyrs de la science) exigea de mettre au point des techniques propres au prix d’efforts jamais vus dans notre domaine, plus habitué à fouillé l’humus qu’à grimper des parois aussi vertigineuses.
L’ascension a au reste été compliqué par la volonté bien compréhensible de ces explorateurs de ne pas endommager le site et ses vestiges. Choix a donc été fait de ne pas s’aider des multiples barres, fondues dans un alliage de fer et de carbone, dont la surface du monument est piquée. Sortant tantôt comme de pics horizontaux, tantôt comme des anneaux, tantôt comme des aiguilles pointées vers le ciel, tantôt complètement tordues, elles sont investies par les branches et feuilles des arbres voisins, qui s’y enroulent, comme pour les arracher de leur embase.
Pour assurer la montée, on a préféré s’appuyer sur la végétation, qui donc, pour une fois, ne représenta pas un obstacle à l’avancée des connaissances sur ce monument qu’elle avait si précieusement protégé tout ce temps. De branche en branche, s’appuyant le moins possible sur la structure du monument, on a pu ainsi progresser peu à peu vers le sommet.
L’ascension a duré plusieurs jours. Encore aujourd’hui, l’accès au sommet n’a rien d’évident, malgré les échafaudages mis en place (qu’il faut du reste sans cesse réajuster, en raison de la végétation très mouvante), car il est très élevé. Entre l’extrémité des racines et le sommet du plus haut des brins, la structure mesure plus de deux cent cinquante milliarcs — ce qui est considérable, sachant que la deuxième plus haute structure connue à la surface de notre planète est la Tour Vazzu, qui culmine à deux-cent-vingt-trois milliarcs. La circonférence à sa base (octogonale) est de quatre-vingt milliarcs — à titre de comparaison, celle de la Tour Vazzu est de deux-cent milliarcs, mais pour une architecture (carrée) et une destination totalement différentes.

L’essentiel de l’édifice est constitué d’un matériau extrêmement dense, dur et résistant, d’apparence gris clair lorsqu’il n’est pas altéré. Ce matériau ne ressemble à rien d’autre de connu. Le consensus parmi les scientifiques est que c’est un matériau artificiel, constitué de plusieurs types de roches et autres ciments. Sauf que, contrairement aux techniques de construction que nous connaissons aujourd’hui, les roches sont très petites (plutôt des graviers) et se perdent ainsi dans le ciment. Nos analyses révèlent une composition chimique complexe, mêlant granulats et agrégats de roche métamorphiques et composées silicées (sables, gravillons, dont des oxydes de silicium). Il semblerait qu’au cœur de cette matière courent des milliers de mètres de ce même alliage de fer et de carbone que l’on peut observer en surface et qui forment comme un étroit réseau — sans doute pour renforcer la cohésion de l’ensemble, ou servir de guide lors de la construction.
Voilà donc un aperçu général de l’édifice. Auquel il faut ajouter trois détails qui ont leur importance. D’abord, dans le premier tiers et, plus ponctuellement dans sur la branche ployante, de nombreuses anfractuosités peu profondes, dont la taille va de un à une trentaine de millionarcs, exception faite d’un véritable trou, qui, tel une « niche », mange la structure sur près de trois milliarcs de hauteur, deux milliarcs de largeur et un milliarcs de profondeur. Cette niche pourrait presque servir de perchoir ou d’abri pour deux ou trois personnes.
Ensuite, toujours dans le premier tiers, l’édifice présente des décorations bigarrées, par le biais d’un vernis peu épais et incroyablement résistant. Un art rupestre absolument unique en son genre, comme nous le verrons.
Enfin, sur la branche dressée vers le ciel, un étrange disque s’imprime en dépression ressort du noyau rocheux. Parcouru, semble-t-il d’un maillage intriqué de petits fils de métal, il se distingue par sa matière totalement différente du reste, plus sombre, plus éclatante. Il semble extrêmement délicat et fragile et le fait qu’il ait cependant résisté aux assauts du temps est absolument ahurissant.
Selon quelques rares chercheurs, dont les observations sont toutefois sujettes à caution en raison d’une réputation entachée par certaines de leurs mauvaises habitudes, ce disque pourrait bouger selon plusieurs degrés de liberté.



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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