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VIII

22 septembre 2020

« Ce n’est donc pas suite au feu d’artifice que la forêt a brulé. C’est un peu plus tard : malgré le drame, le syndicat d’initiative n’a pas désarmé. Il fallait coûte que coûte relancer le tourisme : c’est l’époque où nos amis ont commencé à quitter la région. Il faut bien avouer qu’ils n’ont pas manqué d’esprit initiative ! Ils ont tenté d’organiser un festival de musique — refroidis par le drame du feu d’artifice, ils ont préféré le classique au rock : le festival a eu son petit succès, mais très insuffisant pour faire vivre tout le monde. Ils ont imaginé des expositions en plein air, des jeux de piste, des chasses au trésor, de l’accrobranche…
« Et puis, au milieu de tout ça, ils ont invité un cirque gigantesque. L’idée était de planter le chapiteau autour de la pile du pont pour qu’il soit le plus vaste possible. La piste était gigantesque : un vrai stade. Et les gradins pouvaient accueillir plusieurs dizaines de milliers de personnes. On n’avait jamais vu ça. Toujours cette idée de mettre le paquet, comme l’arbre qui veut résister à l’agonie.
« Ils ont fait une publicité du tonnerre. Malheureusement, ça s’est retourné contre eux. La troupe qu’on avait invitée était l’une des dernières à se produire avec des animaux dressés et des tas d’associations animalistes s’en sont donnés à cœur joie. Pareil pour les numéros de cascadeurs en moto : tout le monde y allait de son refrain. Tout le monde s’y est mis, les pouvoirs publics avec eux et, sous la pression, la troupe a abandonné ses numéros d’animaux et de moto pour se concentrer sur le reste : les clowns, les contorsionnistes, les illusionnistes, les acrobates et autres funambules.
« Ça avait de la gueule. Je l’ai vu plusieurs fois, ce spectacle, avec mon petit-fils — l’aîné de ma fille. Ça marchait bien. On avait l’impression de revoir les mêmes foules de touristes qu’avant. Je ne vous raconte pas comme on était soulagés.
« Hélas, ça n’a pas duré. Un truc auquel on n’avait pas pensé en les poussant à revoir leur spectacle, c’est qu’il fallait bien remplacer les numéros d’animaux par d’autres numéros, politiquement corrects. La troupe a donc dû embaucher de nouveaux artistes, spécialistes de disciplines qu’ils n’avaient pas à leur programme jusque-là : des avaleuses de sabre, des pole danseuses et danseurs, du mât chinois, des sauteurs de trampoline, des diablotins, des cracheurs de feu, des cordistes, des antipodistes, des lampistes…
« Sauf qu’à force d’ajouter de nouveaux numéros, la délicate mécanique du spectacle a commencé à se dérégler. »

« Bref, ils ont voulu en faire trop. Sans doute à cause de la monumentalité du site. La piste était tellement vaste, le chapiteau tellement haut, je crois qu’ils se sont dits qu’un type dans le public, assis en haut des gradins, ne pourrait jamais voir ce qui se passait de l’autre côté de la pile. Ils avaient raison du reste. Résultat, ils ont imaginé de lancer certains numéros en même temps : en haut, en bas, d’un côté, de l’autre, il pouvait y avoir jusqu’à quatre performances simultanées. On ne savait plus où donner de la tête, mais comme tous les numéros suivaient la même piste musicale, ils étaient quasi synchronisés. Ça me faisait penser à ces films, vous savez, où on peut suivre plusieurs petites histoires en parallèle, et qui semblent former comme un tout.
« C’était magnifique. Et très ambitieux. Trop ambitieux sans doute. Parce qu’avec tous ces artistes qui se partageaient la piste, tous ces artistes qui, s’étant joints très récemment à la troupe, ne se connaissaient pas nécessairement, et ne s’entendaient pas tous très bien, n’avaient pas tous conscience de ce qui se passait à côté de leur corde, de leur trapèze, de leur sabre… Je ne vous fais pas un dessin.
« L’une des grandes magies du cirque, c’est de toujours marcher sur un fil : on est constamment en équilibre instable, à la limite du possible, à la limite des possibilités humaines, voire de la vraisemblance. On se demande toujours comment ils font, comment ces trapézistes qui se croisent en plein air font pour ne jamais se rentrer dedans, comment ces acrobates font pour sauter dans les cerceaux de feu sans jamais se brûler, comment ces lanceurs de couteau font pour ne jamais blesser personne. Comment, aussi, ces clowns font pour être si drôles alors que leurs ressorts comiques sont parfois si pauvres. Pour les uns comme pour les autres, pour les clowns comme pour les acrobates ou les prestidigitateurs (c’est toujours difficile à dire), tout ça tient à si peu de chose, une fraction de seconde, un millimètre, un élan, un appui. Je crois que c’est ça aussi qui faisait de ce spectacle une expérience exceptionnelle : on se demandait comment c’était possible.
« Jusqu’au jour où ça ne l’a plus été, où la magie s’est rompue.
« Ce jour-là, pourtant, tout allait bien. Il faisait beau, c’était salle comble. Je n’y étais pas, mais mon frère m’a raconté. Il y avait emmené ses petits-enfants.
« Tout avait bien commencé, les numéros s’enchaînaient, tout le monde était ravi. C’est après l’entracte que la délicate mécanique s’est enrayée. Un moment, on avait sur la piste des cracheurs de feu, qui jonglaient en même temps avec des quilles, des voltigeurs en hauteur qui allaient d’anneaux en trapèze et de trapèze en vélo sur fil, et un clown qui demandait un volontaire pour un de ses sketchs.
« Vous connaissez le proverbe à propos du battement d’aile de papillon et de l’ouragan ? C’est exactement ce qui s’est passé : une réaction en chaîne, à partir d’un geste apparemment anodin, qui a provoqué un cataclysme totalement imprévisible. »

« Je crois que ça a commencé par un exploit, somme toute assez commun dans ce genre de cirque : s’étant jeté dans le vide, un trapéziste s’est rattrapé quelques mètres plus bas aux bras d’un autre, qui n’était pourtant pas encore parti au moment où le premier s’était lancé. Le tout avec un saut périlleux au milieu, évidemment. Un petit garçon, juste en dessous, a alors laissé échapper un cri de stupeur et d’admiration, mêlé de peur.
« Le cri a déconcentré l’un des jongleurs sur la piste, qui a tardé un quart de seconde à renvoyer une quille vers son partenaire. Ce qui, en soi, n’est pas dramatique : ce sont des professionnels, ils sont capables de s’adapter, des artistes comme ça, au sommet de leur art, peuvent improviser avec souplesse avec les aléas.
« Sauf que le partenaire en question devait aussi, dans le même temps, lancer une torche dans les airs, pour allumer une boule d’étoupe imbibée, que tenait entre ses dents une contorsionniste, en équilibre sur une pyramide de chaises et d’acrobates, quelques mètres au-dessus du sol. Le deuxième jongleur étant obligé d’attendre de réceptionner la quille avant de lancer sa torche, le retard est passé d’un quart de seconde à une demie seconde.
« La boule d’étoupe enflammée devait servir à allumer un grand cerceau qui se balançait au-dessus de la contorsionniste. Mais au lieu de s’allumer à l’aller, celui-ci n’a pris feu qu’au retour. Or c’est au retour qu’une voltigeuse devait passer au travers, avant de se réceptionner sur un autre trapèze un peu plus bas. Elle n’a pas eu de problème pour le faire, seulement, comme le cerceau venait de s’allumer, la flamme était un tout petit peu plus forte et volumineuse qu’à l’accoutumée. Non seulement l’acrobate s’est brulée, mais l’une des plumes qui ornaient son juste-au-corps s’est allumée en même temps et a chu, avec grâce et légèreté, vers le sol.
« Et où s’est-elle posée, sinon sur le nez d’un avaleur de sabre, qui a dû se retenir d’éternuer alors qu’il extrayait l’arme de sa gorge. En éternuant, il a dérangé le cracheur de feu qui lui tournait autour, dont le jet s’est détourné vers le tissu qui servait aux acrobaties aériennes d’une cordiste et l’a bien entamé.
« Quelques secondes plus tard, le tissu a rompu, précipitant la cordiste au sol. Heureusement, elle n’est pas tombé de très haut — un mètre, tout au plus, et c’était de surcroit la fin de son numéro — mais, en se réceptionnant, elle est allée heurter un mât chinois, sur lequel un acrobate était en train de jouer les drapeaux dans le vent. Le mât s’est mis à vaciller drôlement, ce qui a créé un frottement par terre, au niveau de la piste.
« Sans que personne ne s’en aperçoive, c’est ce frottement qui a déclenché l’incendie : en raclant deux silex l’un contre l’autre, il a fait jaillir une étincelle qui a fait rougir l’herbe sèche, sous le tapis de sol.
« Ça n’a pas pris tout de suite — on aurait pu l’éteindre immédiatement, il y avait des pompiers qui surveillaient le spectacle, après tout. Ça s’est fait la nuit. Tout le monde était parti.
« Tout est parti en fumée. Et comme la pile du pont est quand même loin de tout, personne ou presque ne s’en est rendu compte. »

« Le lendemain matin, on a été réveillés par une odeur âcre de carbonisé. Dehors, la fumée formait comme un brouillard. C’était irrespirable. Les pompiers volontaires se sont évidemment précipités. Étrangement, personne n’avait donné l’alerte. Ç’avait été une nuit sans vent. Heureusement d’ailleurs, sinon les dégâts auraient certainement été pires ! Le vent ne s’était levé qu’aux premières heures du jour, alors que tout était déjà fini.
« C’était l’été, la terre était sèche, les herbes, les arbres et arbustes… Après le chapiteau, toute la pinède était partie en fumée.
« Quand le brouillard s’est enfin dissipé, grâce aussi à l’intervention des pompiers qui généreusement arrosé tout ça, braises, cendres et poussières, on a découvert le spectacle saisissant d’un paysage désolé.
« On avait l’impression qu’une bombe avait tout ravagé. Le paysage alentour était noir. Intégralement noir. Le sol était noir, les quelques troncs encore debout étaient noirs. Ça s’étendait à perte de vue ou presque. Jusqu’au bord du canyon d’un côté et jusqu’à la route de l’autre — la route qui avait été suffisamment large pour arrêter l’avancée des flammes.
« Tout autour de la pile du pont, il y avait les restes de la charpente du cirque et, quelques mètres plus loin, formant comme un cercle, le squelette tout tordu des armatures des gradins.
« Et au milieu de tout ça, donc, la pile de pont qui se dressait. Comme un gigantesque obus, qui serait resté enfoncé dans le sol après avoir explosé. Un champignon atomique sans son chapeau.
« Bizarrement, les flammes avaient quasiment épargné les peintures. On voyait par endroits quelques ombres en volutes, mais pas beaucoup plus. Même tout en bas, là où avait pourtant été le cœur du brasier. On a compris quand on s’est rappelé que l’usine de peinture avait développé une peinture spéciale, ignifugée, spécialement pour certaines industries de pointe : aéronautique, armée, etc.
« Ce devait être relâche ce jour-là, et toute la troupe de cirque était allée faire la fête à la ville, pour fêter un anniversaire, je crois. Il n’y avait donc aucune victime, mais ils avaient tout perdu. Un peu plus loin, on voyait encore les carcasses de leurs roulottes et caravanes, carbonisées elles aussi. Avec toutes leurs affaires personnelles, leurs costumes, leurs matériels.
« Ça a fait tout un scandale à nouveau, parce que le cirque n’avait pas informé son assurance de ses (nombreuses) nouvelles recrues : l’assurance a donc refusé de rembourser tout le monde.
« Inutile de dire que cela a signé la fin des aventures circassiennes de notre pile de pont. Tout le monde est parti, et le syndicat d’initiative a licencié les quelques employés qu’ils espéraient encore garder. »



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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