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IX

23 septembre 2020

« C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les gens du coin ont commencé à vraiment désespérer. Les jeunes sont partis. En nombre. Vers les grandes villes, à l’étranger… Faut avouer que ça faisait un moment que les choses n’allaient pas pour le mieux. Sans les touristes, il n’y avait plus de boulot. Certes, l’usine de peinture tournait à plein, mais les besoins en main-d’œuvre étaient réduits et les labos, où bossaient les chimistes, avaient été relocalisés depuis quelques années déjà dans une grande ville de la côte, au sein d’un campus universitaire. Quant aux agriculteurs, il en restait bien un ou deux, mais, avec l’augmentation des températures et l’assèchement de la rivière, l’irrigation devenait quasi impossible, les rendements insuffisants pour survivre.
« Les seuls qui faisaient encore un peu fortune à l’époque, c’étaient les dealers. C’était débectant : après l’histoire de la fusillade, la pègre de la côte avait repris en main le petit marché qui florissait alors chez nous grâce aux touristes. Mais sans les touristes, là encore, leurs allers-retours entre la côte et chez nous ont rapidement perdu leur intérêt. Et les quelques drogués que nous avions encore se sont sevrés d’eux-mêmes, parce qu’ils n’avaient plus nulle part où acheter leur camelote.
« Il n’est bientôt resté quasiment que les vieux ou les presque vieux, comme moi. Et quelques glandeurs qui avaient cessé de rêver. C’est pourtant à ce moment-là que le rêve est venu à nous.
« L’industrie du rêve, tout du moins : oui, oui, le cinéma. Et pas n’importe quel cinéma : Hollywood. Encore une histoire de fou, qui a commencé par un hasard. Un malentendu. Une télécommande qui marchait mal. Ou pas du tout. Peut-être que les piles étaient à plat, on ne sait pas. C’était pourtant dans un grand palace de la côte, pendant le festival du film, vous savez ?
« La télécommande en question télécommandait la télévision dans la chambre d’un grand producteur hollywoodien, et il n’arrivait pas à changer de chaîne. C’est comme ça que sa télé est restée bloquée sur les infos régionales, qui, après le festival et quelques autres mondanités plus ou moins politiques, avaient fait un gros sujet sur notre incendie.
« Faut dire, l’équipe télé avait pu embarquer dans l’hélico des pompiers et les images étaient saisissantes. Impressionnantes. Inoubliables même : je m’en souviens encore, c’est vous dire ! Le producteur, lui, a tout de suite fait le rapprochement entre ce paysage hallucinant et un film qu’il avait dans les tuyaux, et pour lequel il cherchait encore un décor. Un décor si possible pas trop cher.
« C’était un film de science-fiction, une aventure dans un monde post-apocalyptique. Un mélange entre Mad Max et La Planète des Singes, mais avec des aspirations philosophiques à la 2001 l’Odyssée de l’Espace. Pour lui, ce truc bizarre au milieu de nulle part était un présent béni des Dieux. Surtout au milieu de ce paysage carbonisé et désertique, avec le canyon juste à côté. Il ne pouvait rêver mieux. »

« Ça a pris un peu de temps. Ce n’est pas comme si une équipe de cinéma au grand complet avait, d’un coup, débarqué dans la région, remplissant les quelques hôtels et restaurants encore ouverts, et monopolisant l’attention de tous. Non, évidemment. Ça ne se passe jamais comme ça. Je ne connais pas grand-chose au cinéma, mais je sais qu’un film ne nait pas aussi vite. Surtout un film hollywoodien.
« D’abord, le producteur est venu seul. J’imagine qu’il avait dans la tête ce scénario qu’il avait lu et qu’il voulait produire à moindre coût, mais en profitant quand même de tous les avantages de la région et du pays — et ils étaient nombreux : compétences, infrastructures, fiscalités… Combien de films étrangers ont été réalisés chez nous pendant ces années là grâce à tout ça ?
« Et puis ce paysage, bien sûr.
« Quelques semaines après l’incendie, un jour que je revenais d’une petite randonnée dans le canyon avec ma petite fille, j’ai croisé ce type bien habillé, élégant et tout, et avec en même temps un je ne sais quoi de relaxé, de détendu, de négligé. J’aurais presque pu dire snob, mais ce n’était pas tout à fait ça non plus. En même temps, il suait comme un âne sous son costard cravate, ça gâchait un peu le portrait.
« Il était là, tout seul, en plein cagnard. Ce n’était pas un touriste, manifestement. Mais que faisait-il là ? Était-il perdu ? Sa présence ici me paraissait bien incongrue.
« En nous voyant arrivé, il est venu vers nous. J’étais tout prêt à lui proposer de le raccompagner à la ville, mais non. Il a commencé à me parler, dans un français fluide, mâtiné d’un fort accent américain — et puis, vous savez, avec cette vilaine habitude qu’ont les anglo-saxons de confondre systématiquement féminin et masculin, c’est comme s’ils le faisaient exprès. Il avait l’air très intéressé par la pile du pont. J’ai tout de suite pensé qu’il était au courant au sujet de l’incendie, parce qu’il ne m’a pas posé la question.
« Il était venu seul et il m’a demandé de quoi il s’agissait. Un peu comme vous. Et puis, un peu comme à vous, je lui ai raconté ce que je savais, toutes ces histoires. Ça avait l’air de l’intéresser. Il m’écoutait attentivement, en hochant la tête de temps en temps.
« Mais pendant que je lui racontais tout ça comme ça, j’ai bien vu qu’il y avait autre chose. Je n’arrivais pas à savoir quoi. Il cachait bien son jeu. Il ne voulait pas en dire trop. Peut-être pour ne pas donner de faux espoir. Ou, au contraire, pour éviter qu’on essaie le convaincre de quoi que ce soit. Qu’on lui force la main.
« Finalement, j’ai eu l’impression qu’il avait épuisé toutes ses questions. Il y a eu un moment de silence. J’étais un peu gêné. Ma petite fille courait de droite et de gauche en s’inventant je ne sais quelles histoires de pirates dans le désert. On était là, tous les deux, à la regarder courir. Je ne savais pas trop quoi dire. Je n’ai jamais aimé les silences comme ça. En tout cas pas avec les gens que je ne connais pas. Ça me met mal à l’aise. Alors je lui ai demandé où il logeait. Il ne m’a pas répondu. Il a seulement dit qu’il devait partir assez vite, mais qu’il reviendrait sans doute.
« Comme je ne voyais pas de voiture ni rien, je lui ai proposé de le raccompagner — mais il m’a dit simplement « No, thank you », en anglais dans le texte, et il est parti.
« L’instant d’après, je l’ai vu s’arrêter, comme hésiter, puis se reprendre. Il est revenu vers moi, m’a demandé s’il pouvait avoir mon nom et mon numéro de téléphone. Je les lui ai donnés et il est reparti.
« Un peu plus tard, alors qu’on s’était remis en route avec ma petite-fille, j’ai vu au loin sur la route un nuage de poussière, comme une voiture qui s’arrête, fait demi-tour et repart. »



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