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25 septembre 2020

« Quelques jours — ou étaient-ce quelques semaines ? — plus tard, il est revenu. Il m’a appelé sitôt descendu de l’avion, et m’a demandé si je pouvais lui faire visiter la région. Je l’ai retrouvé accompagné d’un petit entourage. Cinq ou six personnes en tout, qui voyageaient léger. Quand je les ai vus, même s’ils ne disaient pas grand-chose non plus, j’ai un peu plus compris. C’était presque une caricature. L’un d’eux, en béret bleu et veste d’un orange éclatant, n’arrêtait pas de regarder le paysage à travers le cadre de ses mains formant un rectangle devant lui. Même ma petite fille a deviné !
« Un autre est allé directement au syndicat d’initiative. Trouvant porte close, il a fait lui-même le tour de tous les hôtels et restaurants du coin, demandant à voir les chambres et autres accommodations, puis les loueurs de voiture, les artisans du coin… Il est même allé à l’usine de peinture, posant toute sorte de questions. Mais sans jamais dévoiler ses intentions véritables.
« Pendant ce temps, le premier type et les autres arpentaient la région de long en large avec moi. Le premier jour, ils avaient amené des drôles de petits trucs roulants et soufflants, pour éviter de trop se fatiguer à marcher. Ils savent vraiment plus quoi inventer pour faire le moins d’effort possible ! Ils m’en ont proposé un. Je n’étais pas très chaud, mais j’ai accepté d’essayer quand même. Finalement, c’était très rigolo ! Mais on a abandonné rapidement. Ça ne passait pas du tout sur les sentiers et dans les rochers. Même avec la soufflerie et le système de ressorts qui étaient censés nous faire sauter au-dessus des obstacles. Alors on a tout fait à pied.
« Le plus souvent, on commençait nos journées au pied de la pile, puis on partait, à pied, dans une direction ou une autre. En amont, en aval, vers le plateau, vers la ville, vers le village. On en a fait des kilomètres !
« Au bout de dizaine de jours, je crois qu’ils connaissaient le coin comme leur poche. Grâce à eux, j’ai même découvert une petite grotte dans le canyon que je ne connaissais pas ! Dans un méandre de la rivière, où je n’allais plus jamais. Je connaissais bien les gorges, pourtant ! Mais l’ouverture de la grotte se situait précisément dans le passage le plus fun des rapides, si bien que je n’y avais jamais prêté attention lorsque je les descendais en kayak ou en rafting. Et depuis que la rivière était asséchée, je n’y passais plus : ce n’était pas très praticable à pied. L’entrée était assez étroite mais, passée un goulot un peu biscornu s’ouvrait un espace vaste et très haut de plafond, quasiment sans stalactite ni stalagmite, ce qui est assez rare pour ce genre de grotte. Mais son inondation régulière par les eaux du torrent avait dû empêcher toute accrétion. Résultat, c’était un lieu parfait pour tourner l’une des scènes de leur film.
« On se demandait bien de quoi ce film allait parler pour avoir besoin de tout ça. Les rumeurs allaient bon train parmi nous. On fantasmait sur les stars qui viendraient et que l’on croiserait dans la rue. Certains se sont même dits qu’un nouvel avenir était possible, que la région était sauvée. J’avoue, j’en faisais partie.
« De fait, je crois que le coin leur donnait pleine satisfaction : en venant ici, ils pensaient faire de très belles économies, en main-d’œuvre, en construction de décor, en logement.
« En fait, ça n’a pas été une si bonne affaire que ça… »

« Ils sont repartis quelques jours plus tard. Je crois que l’un d’eux est resté musarder dans la région, un peu plus loin vers la côte. On a su plus tard qu’il s’y était acheté une belle propriété. Pendant ce temps, la vie par ici a repris ses petites habitudes. La torpeur ordinaire a retrouvé ses droits.
« On a attendu. Pendant de longs mois. C’était terrible d’attendre comme ça. Il y en avait quelques-uns qui avaient déjà prévu de partir, de déménager, de quitter tout pour refaire leur vie ailleurs et ils ont tout arrêté, tout mis en suspens. Avec ce secret espoir que le tournage ait effectivement lieu et que tout reparte, que tout renaisse, que tout ce que nous avions ici d’activités reparte. Bref, on a attendu comme on attend le messie. D’abord, on a pris notre mal en patience. Certains ont cherché des signes, sombré dans la superstition. Puis on a eu peur d’y croire. Au bout d’un moment, je vous avoue qu’on avait un peu perdu espoir. On se disait qu’ils avaient changé d’avis.
« Et puis, alors qu’on n’y croyait plus, l’espoir est revenu : les rumeurs se sont remises à bruisser. Ils devaient arriver fin mai puis à la mi-juin, ou début juillet. Tel hôtel était réservé au complet, tel restaurant réquisitionné. On n’en était sûrs de rien parce qu’hôteliers et restaurateurs avaient interdiction de divulguer quelque information que ce soit. Ils avaient peur des paparazzis, je pense. Tout le monde se préparait, on ravalait les façades, on rebouchait les nids de poule, on refaisait les vitrines, les commerçants reconstituaient des stocks comme à la grande époque, quand les touristes affluaient de tous les pays du monde, on faisait enfin toutes petites réparations qu’on repoussait sans cesse au lendemain.
« C’est au milieu de cette activité intense et pourtant discrète qu’ils sont enfin arrivés. C’était en plein cœur de l’été. Avec la terre sèche qui tremble sous le cagnard, le poids de l’air brûlant qui étouffe le moindre tumulte et tait le moindre bruissement d’insecte, le ciel d’un bleu chauffé à blanc, les couchers de soleil épuisant, l’accablement des siestes interminables, la lenteur de la trotteuse.
« D’un coup, sous un gigantesque nuage de poussière qui s’éleva jusqu’au ciel, ce tableau immobile et tremblant fut rompu par le fracas d’une longue caravane de caravanes, de 4x4, de semi-remorques chargées jusqu’à la gueule, de camions réfrigérés et de bus. On aurait pu croire que le cirque était revenu, quand on a vu dans le tas des voitures de luxe, des limousines à la peinture affadie par la route.
« C’était bien eux : Hollywood qui débarque ! Tout le monde s’est précipité, on aurait cru une course cycliste, avec les sifflements, les applaudissements, les encouragements… C’est comme s’il ne s’était jamais rien passé d’autre ici, on vivait dans l’instant, on avait tout oublié.
« Le lendemain, il y a eu une razzia à la pharmacie sur le lait après soleil. Quand j’y suis arrivé pour en acheter à mon tour, il n’y en avait plus un tube. Il n’avait plus que cette huile bronzante que les pharmaciens refourguent aux touristes en riant sous cape. Il leur en restait en stock, les pauvres. J’ai pris pitié, je les en ai débarrassés. Puis j’ai pelé pendant un mois.
« L’équipe de tournage était pléthorique. Il devait bien y avoir deux cents ou trois cents personnes ! Le réalisateur voulait le moins d’effets spéciaux possibles, ils avaient donc une armée de décorateurs, d’accessoiristes, de costumiers et de mécaniciens. Parce que ce devait être du grand spectacle quand même !
« C’était l’équipe qui nous faisait vivre, et on faisait ce qu’on pouvait pour eux, bien sûr, mais on ne les connaissait pas, voyez-vous ! La seule chose qui nous intéressait, c’étaient les deux stars du film. Ces deux-là, ah, oui, alors, on les connaissait. Des vrais sex-symbols ! Mêmes les vieux comme moi avaient déjà vu et aimé leurs films. J., la brune piquante et adorable, la femme forte sans jamais être fatale, à la fois déterminée et vulnérable, avec ses yeux en amande, son sourire qui ressemble à un lever de soleil. Et puis B., avec son air de mauvais garçon à l’élégance toute négligée, son physique de rêve et sa tête d’ange, le gendre idéal, n’était son regard en peu par en dessous, d’une lubricité bien dissimulée, et sa lippe à la fois paresseuse et pulpeuse, qui lui donnait un doux air débauché. Un seul nous aurait suffi, alors deux ? Deux d’un coup ? On voulait à tout prix les voir, savoir comment ils vivaient, savoir s’ils étaient ensemble ou pas… C’était le truc qu’on pourrait raconter après pendant des années, vous voyez ? On ne voulait pas rater ça. »



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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