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XI

28 septembre 2020

« Ce qui nous a le plus étonnés, c’est elle, c’est J. On ne l’imaginait pas comme ça. Mais alors pas du tout. Dès son arrivée, elle a commencé à se promener partout, toute seule, habillée comme n’importe quelle jeune du coin. Elle portait bien des lunettes noires, mais avec le soleil qu’on avait, on ne pouvait pas dire que c’était pour se cacher des regards. Fallait vraiment passer tout près à côté d’elle pour arriver à la reconnaître. Elle a écumé tous les restaurants et les bars de la région, elle a goûté toutes nos spécialités ou presque, et elle en connaissait un rayon en vin ! Quand elle est arrivée, elle n’était pas encore tout à fait bilingue — j’ai lu quelque part qu’elle avait appris quand elle était petite — mais elle l’était complètement au bout de quelques jours. Elle était le contre-exemple parfait de ces amerloques dont je vous parlais qui confondent systématiquement le masculin et le féminin. Et puis la grande classe. Jamais on n’avait l’impression d’avoir affaire à une star internationale.
« Comme elle se baladait toute seule, mais qu’elle était quand même d’une nature assez sociable, elle s’est rapidement liée avec ceux qu’elle croisait, c’est-à-dire nous autres. Bien sûr, elle était assez prise pendant la journée : après tout, elle était là avant tout pour tourner son film. Mais dès que la caméra la libérait, elle revenait parmi nous, c’était notre ami. Pas arrogante, pas snob pour deux sous. Sympa, quoi. Exactement celle qui vous charme à l’écran, celle dont on tombe tous amoureux, vous voyez. Même si, au cinéma, on reste inconsciemment convaincus qu’elle est étoile inaccessible, on se dit qu’on pourrait quand même très bien la croiser un jour, et boire un coup avec elle.
« Et ben, on a raison : c’est exactement comme ça qu’elle est. Bien sûr, c’est avec des jeunes de son âge qu’elle préférait passer du temps. J’en sais quelque chose : M. avait exactement le même âge qu’elle, et elle a rapidement intégré son groupe d’amis. Elle les retrouvait le soir, et ils refaisaient le monde ensemble — vous imaginez la scène : elle, qui était déjà au sommet de son art, auréolée de gloire et de glamour, en conversation enflammée avec cette bande de jeunes qui soit n’avaient pas encore commencé leurs vies, soit qu’ils n’en avaient pas encore trouvé le courage, soit qu’ils ne savaient pas comment. Qu’y trouvait-elle ? Était-ce rafraichissant, pour elle, de vivre ainsi parmi une jeunesse quasi normale, de vivre enfin sa propre jeunesse, en anonyme ou presque ?
« Ils l’ont emmenée faire de la varappe dans le canyon, ils lui ont même fait grimper la pile du pont, avant que l’équipe de tournage ne l’accapare — la pile, hein, pas la star [Pas J.].
« Au bout d’une semaine, on était tous amoureux d’elle. Encore plus qu’avant je veux dire. Mais celle qui était la plus amoureuse, c’était elle, en vérité. Amoureuse de M. Oui, oui : de M., de mon fils, vous avez bien entendu. Je ne sais pas s’il lui avait tapé dans l’œil dès sa descente d’avion ou si c’était le fait de passer tant de temps avec lui, à discuter de choses et d’autres — ou peut-être les deux.
« Lui, il avait des étoiles dans les yeux. Était-il vraiment amoureux à ce moment-là ? Peut-être. Sans doute le croyait-il lui-même — ce qui, regardons les choses en face, revient presque au même. Je pense surtout qu’il n’en revenait pas et qu’il s’est laissé faire. Non pas qu’il en était malheureux, oh non, pas du tout. Mais ce n’est certainement pas lui qui a initié la chose. Sans être véritablement jaloux, ses copains et copines ont du lui faire comprendre la chance qu’il avait, et il a du se sentir obligé de la saisir. Finalement, il n’a résisté beaucoup. Il s’est abandonné, mais, a posteriri, je crois aussi il s’est convaincu que tout cela venait de lui, histoire de nourrir son égo.
« Bref, selon toute vraisemblance, en apparence du moins, ces deux-là filaient une parfaite idylle. »

« En revanche, j’ai remarqué que J. était bien moins amicale avec les autres membres de l’équipe du film. Elle était toujours cordiale, bien sûr. Elle avait un mot d’attention pour chacun de ceux qu’elle croisait, mais elle semblait les tenir à distance. Surtout avec B., son partenaire masculin, ou avec S., le réalisateur. Ça ne donnait pas la même image de « bonne copine » qu’elle avait avec nous autres, et surtout avec la bande de potes de mon fils. Un moment, je me suis dit que c’était justement parce qu’elle passait tant de temps avec eux, elle en avait moins pour ses collègues. Et puis j’ai compris que l’enjeu n’était pas le même. Avec nous, finalement, il n’y en avait pas, d’enjeu : sitôt le tournage terminé, elle s’en retournerait à Hollywood et on ne la reverrait plus. What happens on location, stays on location, si vous voyez ce que je veux dire. Alors que ses collègues, elle serait certainement amenée à retravailler un jour avec eux. Ce n’était pas une parenthèse enchantée dans leur relation, c’était leur quotidien, quand bien même il serait transporté à l’autre bout de la planète. Rien ne changeait réellement. Elle ne pouvait pas se permettre de trop leur ouvrir son jardin secret, de peur qu’ils ne l’envahissent ensuite et piétinent ses rosiers.
« À part ça, ça a été des semaines enchanteresses, prodigieuses. On avait l’impression d’être revenus à la grande époque. Ce n’était pas des touristes, c’est vrai, mais quelle activité ! Et quand le tournage s’arrêtait, le soir et le week-end, tout ce petit monde, toute cette fourmilière, s’égayait dans la nature. Chacun découvrait chez nous une manière de satisfaire sa passion ou ses lubies, les uns randonnaient, les autres dégustaient nos plats et nos vins, d’autres encore faisait du parapente, de l’escalade ou de la spéléo. Il y a tant à faire ici quand on veut bien s’en donner la peine. Je vous assure.
« Tous, sauf un : B. Lui, alors, il était complètement dans son personnage. La caricature de l’Actor’s Studio. Il avait laissé sa chambre d’hôtel pour dormir à la belle étoile, à même le sol. L’un des rares jours où il a plu, il a même refusé une simple tente pour s’abriter. Il est allé dans la grotte, celle qu’ils avaient repérée et qu’ils devaient utiliser comme décor un jour ou l’autre. Le lendemain, ils n’ont pas pu tourner parce que B. y avait dormi, à même le sol. Il avait étalé une simple couverture par terre, sur les graviers, et il avait mal partout. En plus, il s’était foulé la cheville en allant pisser dans le noir. On a dû l’envoyer à l’hôpital.
« C’est là qu’il l’a rencontrée, elle. C. Elle était médecin de garde aux urgences et c’est elle qui l’a pris en charge. Je ne sais si c’est parce qu’il était dans un état pas possible et un peu délirant après sa nuit difficile, ou si ça a vraiment été le coup de foudre, comme on l’a dit plus tard, mais elle lui a tapé dans l’œil ! Et elle, ben, elle, je crois qu’elle l’a envoyé promener. Elle avait bien trop de caractère pour se laisser séduire aussi facilement. Elle lui a prescrit une bonne dose de calmant, ça l’a calmé, et puis elle l’a renvoyé à l’hôtel en lui prescrivant du repos. Mais pas trop de repos non plus : elle ne voulait pas qu’il l’enquiquine, vous comprenez, alors elle a dit au producteur que oui, il pouvait retravailler dès le lendemain, sans problème.
« Chez nous, il y en a plein qui ont vu ça d’un mauvais œil. Parce que C. n’était pas de chez nous : c’était une fille du plateau d’en face. Et faut vous dire qu’entre les gens de chez nous et ceux d’en face, il y avait, et il a toujours, une rivalité vivace que je n’ai jamais très bien comprise. En tout cas, quand on a appris la nouvelle chez nous, un vent de jalousie s’est levé. »



Dernier ajout : 18 novembre. | SPIP

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