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28 septembre 2020

Nos éminents confrères historiens des religions nous ont mis sur la piste d’une autre destination cultuelle, plus trouble, plus difficile à appréhender, mais non moins passionnante.
Car les pratiques cultuelles de nos aïeux ne concernaient pas uniquement des divinités éthérées, régissant du haut du ciel les destinées humaines et passant leur temps à séparer le bon grain de l’ivraie. Une autre religion « réunissait » les peuples en masse selon une liturgie très codifiée et les menait également à des conflits sans fin. Mais une religion extrêmement complexe à circonscrire, car prenant des visages extrêmement éclectiques et variés, non seulement dans le temps (on retrouve des traces de sa pratique voilà des millénaires, et un type de liturgie peut se pérenniser selon des modalités qui sont parfois inchangées pendant des siècles, tandis qu’un autre type de liturgie peut évoluer à une vitesse vertigineuse) mais aussi dans l’espace (une même liturgie pouvait être pratiquée à l’identique aux quatre coins de la terre, mais les dieux qu’elle célébrait dépendant du lieu, parfois de manière très précise et exclusive).
Nous pouvons toutefois dégager deux invariants absolus, deux caractéristiques communes à toutes ces liturgies : les divinités révérées y celles du « stade » (du nom de l’enceinte sacrée dans laquelle se déroule la plupart (mais pas toutes) des cérémonies liturgiques) et, plus que la bien commun, la générosité, l’harmonie universelle, le sacrifice de soi au profit de la communauté que la plupart des religions met en avant, c’est « l’exploit » qui est ici célébré. Un « culte » du « physique », où la force individuelle est constamment mise au défi.
Comme toutes les autres, qui ont été largement abandonnées depuis notre « Révélation », cette religion n’a pas d’équivalent dans notre société actuelle, où l’activité physique est, comme on le sait, avant tout une hygiène personnelle : à l’époque, il semblerait que cette hygiène était justement réservée à ces « athlètes » en quête de « dépassement » — leur vocabulaire évoque fréquemment ceux des aventuriers-explorateurs, inlassables dans leur quête de connaissance. Pour donner une idée du degré d’absurdité de cette religion, elle reviendrait à organiser des compétitions où l’on jugerait de la capacité des concurrents à se laver les dents ou à se doucher.
Toujours est-il que divers objets découverts lors des diverses expéditions de nos rongeurs au pied du monument nous invitent à penser qu’il a été justement conçu comme un « stade », pour servir de théâtre au spectacle d’athlètes se livrant à d’étranges joutes physiques. La liturgie particulière à laquelle cette étrange colonne servait reste encore à déterminer. Peut-être le but était-il de grimper le plus vite possible jusqu’au sommet ? Ou sauter de là-haut (oui, ce genre de saut est avéré, aussi fou que cela puisse paraître) ? Ou se balancer au bout d’un câble ? Ou s’adonner à des acrobaties dans le vide ?
Notons enfin que ces liturgies avaient parfois une issue funeste : certains athlètes mourraient pendant le spectacle, ce dont se délectait la congrégation. Certaines liturgies exigeaient d’horrifiques sacrifices humains et se terminaient dans de véritables bains de sang. Même lorsque ce n’était pas l’objet premier de la cérémonie, il arrivait fréquemment que des athlètes se tuent à la tâche. On a ainsi retrouvé le témoignage d’un athlète dont l’exploit consistait à se déplacer sur les pentes d’une montagne, enchaîné sur une machine de torture. Tout le long du chemin, il était encouragé par les ouailles, jusqu’à ce que son cœur cède, en raison notamment d’un produit qu’on injectait rituellement aux athlètes avant les cérémonies.
À cet égard, les restes humains que nous avons pu retrouver sur les flancs du monument (et notamment au fond de l’excavation la plus imposante qui les trous à un cinquantaine de milliarcs de la base) pourraient fort bien être le signe que de tels sacrifices ont pu avoir lieu ici.



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