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XII

29 septembre 2020

« Mais j’anticipe. Vous allez comprendre.
« Tant bien que mal, le tournage a repris dès le lendemain. Seulement, dans l’état où était B., les cascades étaient plus longues à réaliser — parce qu’il tenait absolument à les faire lui-même, dans la mesure du possible. Ça a fatigué tout le monde : le soleil tapait tellement, vous comprenez. Alors passer des heures à faire et refaire toujours la même scène parce que l’acteur principal n’a pas les réflexes aussi affutés que nécessaire… Et que pourtant il s’entête. L’ambiance a commencé à s’envenimer.
« Pendant ce temps, J., qui n’avait pas besoin d’être là parce qu’elle n’apparaissait pas dans les scènes en question, filait son parfait amour avec M.. On les voyait partout, bras dessus, bras dessous. Et ça, ça n’arrangeait pas les choses. Parce que les tabloïds avaient vu juste, au moins pour la moitié de l’histoire : B. en pinçait bien pour J.. Mais ce n’était pas réciproque. Donc de la voir si heureuse avec un type sorti de nulle part comme ça, ça rendait B. encore plus malade qu’il ne l’était déjà.
« Et puis est arrivé le jour où il devait monter sur la pile du pont. Je ne sais plus pourquoi, mais il devait tourner je ne sais quelle cascade là-dessus : suspendu dans le vide, son personnage se battait avec des méchants — ou contre ses démons, je ne sais plus.
« Pour une fois, tout allait bien. Au cours de la nuit précédente, les techniciens et décorateurs avaient installé la nacelle à la bonne hauteur, une centaine de mètres de mètres au-dessus. La nacelle est en outre équipée d’un treuil pour faire monter et descendre les acteurs plus rapidement. Arrivés à l’aube, ils ont tourné des images magnifiques de lever de soleil — avec un éclat vert au milieu, splendide. Puis ils ont hissé l’acteur principal qui était censé avoir passé la nuit entre ciel et terre. Ils l’ont installé sur une espèce de petit brancard qui semblait flotter là comme par magie — à l’image, en tout cas, on ne voyait pas comme ça pouvait tenir, ça donnait vraiment quelque chose de magique.
« Au début, on n’a pas su ce qui se passait vraiment. Dans le scénario, son personnage était censé se réveiller d’un cauchemar atroce, comme si les tortures dont il rêvait était bien réelles. Alors, vous comprenez, quand on l’a entendu hurler de douleurs, c’était captivant, hypnotisant, déchirant, mais on pensait simplement qu’il était touché par la grâce, et jouait comme un dieu.
« On ne pouvait pas imaginer qu’il avait vraiment mal.
« On n’a vraiment compris que quand il a arrêté de hurler un moment et qu’on attendu le bourdonnement : comme un vrombissement assourdi et furieux. On avait dérangé un nid d’abeilles.
« C’est alors que je me suis souvenu des ruches. Ben oui, les ruches. Un peu après la fusillade, vous voyez, on avait remarqué que des abeilles s’étaient installés à intervalles irréguliers, en gros dans le premier tiers de la pile. Elles se nourrissaient des fleurs alentours, des arbustes et autres petites plantes dans le canyon. On avait découvert ça lors d’une des ascensions estivales par les nouveaux bacheliers. Un de mes anciens camarades de classe, un original, avait d’ailleurs pris l’habitude de grimper de temps en temps pour récolter le miel. C’était le « Miel du Pilier ». Excellent. Ça faisait partie des produits locaux qu’on vendait dans les gargotes au pied de la pile. Ça ajoutait au pittoresque, vous voyez ?
« Après l’incendie, mon ami était remonté pour voir et il n’avait pu que constater les dégâts : enfumées, les abeilles étaient sans doute tombées dans le brasier, quand le nid n’avait pas tout simplement brûlé. Un vrai désastre. On pensait qu’elles étaient toutes mortes. On avait tort. Apparemment, il restait un nid. Il était assez haut et avait donc sans doute été protégé des flammes. Et puis on n’avait pas pensé à vérifier jusqu’à cette altitude. C’était pourtant exactement à sa hauteur qu’on avait élevé B. pour filmer son réveil entre ciel et terre.
« Le pauvre B. était tout boursouflé, couvert de piqures. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il avait perdu de son sex-appeal. On pouvait voir des dizaines de points noirs sur son visage et sur ses mains : tous les dards que ces pauvres abeilles avaient abandonné dans sa peau pour sauver la leur. »

« On l’a fait redescendre en urgence pendant qu’on appelait les pompiers. Quand il est arrivé en bas, il était méconnaissable. On s’est demandé s’il ne faisait pas un choc allergique. Le médecin de garde du tournage lui a fait une injection d’adrénaline dans la cuisse. Quelqu’un, je ne sais qui, a sorti une blague à propos de Pulp Fiction et que ça avait quand même plus de gueule de faire ça directement dans le cœur. Apparemment, il avait été stagiaire chez Tarantino, mais tout le monde lui a dit de se taire : d’après ce qu’on m’a dit, c’était pas la première fois qu’il se vantait d’avoir travaillé avec Tarantino, mais comme tout le monde avait oublié qui c’était, on s’en fichait pas mal et personne ne comprenait ses références à la noix.
« Les pompiers sont arrivés toutes sirènes hurlantes, ils l’ont embarqué et emmené illico à l’hôpital. Là, il a été pris en charge, devinez par qui : mais oui, par C. Encore elle. C., qui lui avait tapé dans l’œil lors de son premier passage pour sa foulure au pied !
« B. est resté quelques jours en observation à l’hôpital. On ne sait pas exactement ce qui s’est passé entre lui et C. à ce moment-là, mais son état était si minable qu’elle a probablement été prise de pitié. Et puis il avait perdu pas mal de sa superbe et de son assurance. Un vrai petit bébé d’après ce qu’on m’a raconté. Et douillet avec ça. Je ne sais pas ce qui a bien pu la séduire… Peut-être justement cette vulnérabilité, cette faille énorme qui s’était ouverte dans sa cuirasse d’arrogance. Ça devait être touchant.
« Quand B. est enfin sorti de l’hôpital, c’était avec C. à son bras. Et, de ce moment, ils ne sont plus quittés ou presque. Quelques jours plus tard, ils s’envolaient ensemble vers Los Angeles, abandonnant le tournage en jouant sur un point de son contrat sur la mise en danger de sa personne et de son image.
« À part les compagnies d’assurance, qui se sont écharpés pendant des mois et des années sur le sujet, pour savoir qui devait payer, et peut-être le réalisateur, ça n’a eu l’air de faire ni chaud ni froid au reste de l’équipe.
« En revanche, dans le coin, la colère grondait. Et puisqu’on ne pouvait pas décemment en vouloir aux abeilles ou aux stars de cinéma (que l’on continuait bon gré mal gré à révérer), cette colère se dirigea contre C. Tout lui fut reproché. Tout. D’après la vindicte populaire, c’était elle qui était responsable du désastre : du tournage avorté, et de l’écroulement de tous les espoirs de renouveau de la région. Faut dire que les perspectives n’étaient pas très réjouissantes.
« Cette pauvre C. était une cible d’autant plus idéale que, comme je vous l’ai dit, elle était du plateau d’en face. Et que, entre le plateau d’en face et nous, il y avait plus qu’un canyon, mais de l’aigreur, une vraie inimité, une vraie dette de sang. Un esprit de vengeance qui n’attendait que de déverser sa bile. Y en aurait assez pour remplir les gorges, justement.
« Je n’ai jamais bien su pourquoi, mais ce que je sais, c’est que le ressentiment n’a fait qu’enfler au cours des années. Les malversations du Président de région qui a planté cette pile de pont au milieu de nulle part n’ont fait qu’envenimer la situation : après tout, lui aussi, était du plateau d’en face, non ?
« Multiples sont les légendes pour expliquer ce conflit larvé et tenace : on parle d’une guerre entre seigneurs, on parle de puits empoisonnés, on parle d’une absence totale de solidarité au temps des grandes épidémies, on parle de vols de bétails, de ventes d’ânes boiteux teints en rouge, de partage des eaux, d’élections frauduleuses, de tromperies aggravées ou non, on parle même d’enlèvements de jeunes filles, d’un village sur l’autre et vice versa, aux temps anciens. Et puis les jalousies n’ont pas cessé, on a fantasmé sur de nombreuses injustices faites au fil du temps : le téléphone installé plus tard d’un côté ou de l’autre, l’eau courante, le gaz, l’ADSL, la fibre. Le fait est qu’on ne sait pas. Ce qui n’empêchait pas les rancœurs de se réveiller à la moindre occasion. La pauvre C. a été traitée de tous les noms : Jézabel, Salomé, Messaline, Mata Hari… »

« Elle est pourtant si adorable… Elle ne méritait pas tout ce mépris. Vous pouvez me croire : je la connais. Je la connais même très bien aujourd’hui. Vous allez comprendre.
« Ce qui est vrai, c’est que le tournage se termina en eau de boudin. Chômage technique on pourrait dire. Sans B., sans l’acteur principal, c’était compliqué de continuer. Faut vus imaginer sa tête ! Non seulement son visage était boursouflé de dizaines de piqures, mais il fallait lui retirer tous les dards plantés, surveiller l’infection, et le débarrasser de tout le venin que les pauvres abeilles lui avaient injecté. Non seulement il avait perdu de sa superbe (c’est le moins qu’on puisse dire), mais tout ça l’avait considérablement affaibli. Au bout de dix jours, il tenait encore à peine debout. Et puis même à ce moment-là, il n’était pas en état de travailler : il a passé des mois en rééducation par la suite.
« Mais, pour tout ça, on ne peut pas dire que c’était la faute de sa médecin, quand même ! Elle n’y était pour rien, la pauvre. Elle a même fait tout ce qu’elle a pu pour lui. Elle a reçu suffisamment de coups de fil des grands pontes et des notables de la région à ce sujet. Mais on ne peut pas aller plus vite que la musique. Et même un corps de rêve comme celui d’une star de cinéma a besoin de temps pour se refaire.
« Mais bon, les rancœurs sont ce qu’elles sont. On ne les changera pas, hélas. Au bout de deux semaines, voyant que la convalescence de sa star se prolongeait, le producteur a décidé de reprendre ses billes avant d’en perdre davantage et il a passé le tout sous le boisseau. En quelques heures, l’équipe a remballé son matériel et tout le monde a disparu, aussi brutalement qu’ils étaient arrivés. C’était comme si rien ne s’était passé. Étonnant ! Ils ont tout remis en l’état. Même la grotte, il n’y paraissait plus rien. J’ai même l’impression qu’ils avaient replacé les cailloux qu’ils avaient dérangés exactement à l’endroit où ils les avaient trouvés.
« Au bout du compte, toute la région s’est retrouvée le bec dans l’eau d’un côté comme de l’autre des gorges. Moi le premier. Et doublement. Comprenez : d’abord, j’avais servi de guide au producteur, puis, comme on s’entendait bien, de « liaison » informelle entre l’équipe du tournage et les locaux. Et ensuite, ben… M. est parti avec eux. Ou plutôt avec elle, devrais-je dire. Ben oui, ils n’en avaient pas eu assez. L’un comme l’autre étaient vraiment accrocs. Et si elle ne pouvait pas embarquer toute la bande (je suis sûr qu’elle l’aurait fait si elle avait pu !), elle pouvait au moins embarquer son amant. C’est comme ça que mon fils nous a quitté et s’est envolé vers l’Amérique. Sa mère était en pleurs. Ses amis aussi. On se demandait vraiment quand on le reverrait.
« Sur le plateau aussi, on pleurait. Eux perdaient C., celle qui avait réussi, et qui s’était elle aussi envolée, par le même avion, vers Los Angeles, au bras de son patient.
« En fait, ils sont revenus tous les deux beaucoup plus vite qu’on ne l’aurait cru ! »



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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