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30 septembre 2020

Cette présence de restes humains est l’une des grandes découvertes que nous avons pu faire lors de notre dernier chantier archéologique sur le terrain.
Leur détection est, nous l’avouons, le fruit d’un hasard absolu. L’un objets centraux de notre étude était la fresque. Dès notre arrivée, nous avons donc voulu la documenter entièrement, jusque dans ses moindres recoins, et jusqu’au fond des anfractuosités multiples qui en ornent gracieusement la paroi. La base mise à part (pour laquelle nous avions déjà prévu d’envoyer les rongeurs), le principal défi était de prendre des clichés de la vaste niche, sans l’endommager. Un défi parce que la niche elle-même était envahie d’un réseau étroit d’une liane arborescente rampante ou grimpante, dont les entrenœuds sont munis de racines adventives transformées en crampons et qui s’agrippait ainsi à la paroi comme on la voit couramment alentour s’agripper sur les troncs des arbres.
Ces crampons sont parfois incroyablement difficiles à décoller. Si nous y sommes parvenus sans trop de mal pour l’essentiel, deux ou trois crampons ont fait de la résistance et l’un d’eux est parti avec un éclat de vernis. Cet incident malheureux — au reste très dommageable pour l’intégrité de la fresque et qui soulève parmi les spécialistes de grandes interrogations quant à sa restauration — nous a toutefois permis plusieurs découvertes importantes : d’abord, l’épaisseur très variable du vernis selon les endroits de la paroi (qui varie de 1 à plus de 10 microarcs par endroit — en l’occurrence, le morceau arraché était d’environ 1.2 microarcs d’épaisseur), ensuite les empilements de couleurs qui semblent pourtant ne jouer que peu de rôle dans le résultat final (ce qui interroge, là encore, sur les techniques mises en œuvre), et enfin la découverte principale : incrustés dans la paroi, des restes de tissu humain associé (mais non mêlé) à du tissu d’origine végétal manifestement manufacturé.
Ne voulant pas endommager davantage le monument, nous n’avons pas poussé plus avant nos investigations, mais, selon toute probabilité, d’autres restes humains (appartenant sans doute au même individu) se trouvent également sous la surface que nous avons accidentellement mise à nue. Si la présence de ces tissus à cet endroit interroge évidemment, elle témoigne en tout cas de l’exceptionnelle qualité du vernis, qui a permis de les conserver intacts pendant des millénaires.
Un processus qui en rappelle d’autres, de « momification ». Si la quasi-totalité de ces momies, de toutes origines et époques, a disparu dans les divers cataclysmes, conflits et pillages qui ont marqué les quelques siècles avant et après la Révélation, un faisceau d’indices et de témoignages concordants nous invitent à penser que de telles pratiques existaient dans les rites funéraires de diverses civilisations, garantissant le bonheur du défunt dans l’au-delà. Il est fort possible que nous soyons donc ici en présence d’un de ces processus de momification, une momification qui participe du tombeau lui-même, en tant qu’elle s’y intègre et en fait partie.
Cette découverte ouvre donc un nouvel et vaste horizon pour notre recherche d’explication de notre édifice si original : serait-ce un tombeau ?
En ce cas, eu égard à ses dimensions gigantesques, c’est très probablement le tombeau d’un souverain. à l’instar des pyramides d’Ægupte (au sujet desquels nous renvoyons à nos précédents travaux), la majesté et la grandeur du tombeau renvoie à la majesté et la grandeur du souverain. Ce serait donc ici un souverain puissant — voire sur-puisssant, oserait-on ajouter. Un souverain unique, également : sans doute un conquérant qui a su unifier un large territoire sous sa bannière, territoire qui, son règne achevé, s’est hélas rapidement délité (peut-être en raison d’un conflit de succession) — sinon, nous aurions retrouvé d’autres mausolées du même acabit (ou du moins des traces), qui formerait une véritable vallée de tombeaux dynastiques.
La forme adoptée pour le mausolée renvoie certainement à religion ou à la cosmogonie du souverain et de ses sujets — difficile, hélas, de s’en faire une idée, d’autant que, selon les auteurs d’Histoires des religions aucun culte ne s’est jamais réuni sous un tel totem.
Comme souvent, chaque hypothèse, chaque début d’explication, appelle de nouvelles questions plus nombreuses encore.
D’abord, on sait qu’un souverain aussi manifestement puissant est souvent enterré avec ses armes et une partie de son trésor pour l’accompagner dans l’au-delà. Or nous n’avons trouvé nulle part de tel trésor : serait-il emmuré lui aussi ?
Une autre explication, extrêmement plausible, serait que nous en avons été privés par des pilleurs de tombe. Ce genre d’action répréhensible est hélas largement documenté dans les derniers millénaires. Certes, dans nos sociétés modernes et développées, l’idée peut sembler totalement absurde de se préoccuper davantage de profits que de connaissances (en l’occurrence archéologiques), mais ce n’a hélas pas toujours été le cas.
Ce sujet des pillages est particulièrement fâcheux, voire frustrant, car, quelle que soit l’interprétation de ces vestiges qui sera en fin de compte considérée comme la plus vraisemblable (par nous ou par de futurs chercheurs), nous ne pourrons jamais être certains de l’intégrité de son objet. Les peintures ont-elles été endommagées ? D’ailleurs, au passage, nous nous devons de nous interroger : seraient-elles un palimpseste ? Les pilleurs ou les individus qui ont déjà visité les lieux ont-ils recouverts d’autres figures, parce que, par exemple, ils les considéraient comme contraire à leurs propres opinions, voire blasphématoires ?
Existait-il d’autres édifices, d’autres sépultures, peut-être bâties dans un matériau moins pérenne ou plus précieux (ou à tout le moins valorisable), et qui auraient été détruits ? Y avait-il quelque chose entreposé au pied de la colonne, ou dans les diverses niches qui en jalonnent la paroi, à commencer par celle dans laquelle nous avons découvert les restes ?
Outre un hypothétique trésor glorieux, on peut également se demander si les restes que nous avons découverts sont-ils effectivement ceux du souverain lui-même ? Ou ceux d’un de ses serviteurs, vassaux ou affidés, enterrés avec lui comme cela pouvait se faire ? Et en ce cas, y a-t-il d’autres corps pareillement emmurés ?

Cette dernière éventualité, qui n’a rien d’irréaliste, nous ouvre une autre hypothèse : serait-ce là, plutôt que le mausolée d’un roi, un tombeau collectif ? Lorsque nous les avons consultés à ce sujet, les auteurs d’Histoires des religions nous ont ainsi parlé d’un récit ancien dont ils n’étaient pas bien certains s’il s’agissait d’une fiction mythologique ou d’un fait historique, mais dont l’origine et les détails caractéristiques seraient justement cohérents avec cette région jadis désertique. Selon cette légende, dite de « Saint-Korvanévaly », les soldats d’une armée en déroute se serait égarés dans un désert et aurait. Finalement morts de faim et de soif, leurs corps auraient été retrouvés, plusieurs années, voire plusieurs décennies plus tard, par une tribu nomade. Sous l’action du vent sec et du sable, leurs restes étaient quasi pétrifiés dans leurs armures, serrés les uns contre les autres comme par instinct grégaire. Dans l’impossibilité de les séparer et de leur creuser à chacun une sépulture, un immense tombeau leur aurait alors été dressé, les enchâssant tous ensemble pour l’éternité.
Un tel récit légendaire est évidemment sujet à caution, et l’on doit naturellement faire preuve une grande prudence dès lors que l’on tente de l’interpréter comme une extrapolation fictionnelle d’un fait. Ces précautions prises, on peut effectivement imaginer ici un monument dressé à une ou plusieurs armées défaites.
Si l’on considère la superstructure du bâti au crible d’un anthropomorphisme (comme on l’a déjà fait, du reste, lorsque nous avons décrit l’image du Titan), la base de la colonne devient tronc, et sa double extension les bras : l’un levé, l’autre douloureusement replié, ployant sous la fatigue ou du fait d’une blessure (ou blessures au pluriel, tant sont nombreuses les marques, sinon les stigmates, de fragilité que les créateurs ont laissées) — image prégnante de reddition.
Notre monument devient alors une célébration de la paix, monument aux morts. L’absence de marque permettant d’identifier lesdits morts est un argument supplémentaire en ce sens : ce serait là un monument à tous les disparus, de toutes les armées belligérantes, victorieux et vaincus mêlés, dans une promesse de ne jamais rééditer la chose.



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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