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XIII

1er octobre 2020

« Ce que tout le monde ignorait, et moi le premier, c’est que C. et mon fils avaient été amoureux l’un de l’autre. Il y a très longtemps, au lycée. Je ne sais même pas si eux-mêmes étaient au courant. Je veux dire s’ils étaient chacun au courant des sentiments de l’autre à l’époque.
« Vous vous souvenez de P., notre Président de région ? Parmi les grandes avancées qu’il a voulu impulser sur le territoire, il y a eu cet immense lycée qu’il a construit un peu plus haut dans la vallée. Un projet pharaonique, dont l’objectif était de créer un centre d’excellence multidisciplinaire : toutes les options, toutes les matières, tous les métiers devaient y être enseignés, au plus haut niveau. Pendant son passage au ministère de l’éducation nationale, il avait pesé de tout son poids pour y faire muter les meilleurs pédagogues. Histoire de drainer tous les jeunes, il avait dans le même temps lancé un programme de réhabilitation des autres établissements du coin. Résultat : pendant, peut-être cinq ou dix ans, il n’y avait plus qu’un lycée d’ouvert : le sien. Ce qui fait que les jeunes du plateau et les nôtres ont du cohabiter. Les premières années, ça a déclenché pas possibles des bagarres entre les bandes rivales. Ça la foutait mal, quand même. Le premier proviseur, qui avait été nommé par P., a donc été viré par le ministre suivant et remplacé par un autre, beaucoup moins ambitieux, qui a préféré une forme de ségrégation au sein de l’établissement : les jeunes du plateau et les nôtres étaient mis dans des classes distinctes. Ils pouvaient certes partager encore les petits effectifs des options peu prisées, mais les parents sont rapidement arrivés à un accord tacite pour se répartir les options. En dehors de ça, le lycée était tellement grand qu’ils pouvaient très bien ne jamais se croiser pendant toute l’année : il y avait plusieurs entrées, plusieurs cours de récréation, et même plusieurs gymnases. C’était immense ! Chaque clan avait son territoire, qu’il défendait jalousement, mais, bon gré, mal gré, la cohabitation se passait sans trop de heurt. Personne n’avait intérêt à ce que ça dégénère complètement.
« Toujours est-il que c’est à cette époque-là que mon fils y a passé son bac. Même chose pour C. Ils étaient dans le même niveau, et, fait rare, ils partageaient même deux options : que voulez-vous, ils étaient tous deux passionnés de civilisations précolombiennes (dont l’atelier était le pré carré des gens du plateau) et de paléoclimatologie des pôles (tacitement réservé à notre côté des gorges). Personne n’avait pu les en dissuader. Leur amour était l’une de ces passions adolescentes à la fois ardentes et silencieuses. Ils étaient tous deux aussi timides que leur amour était fort, ils n’ont jamais osé passer le pas. Pas crainte, sans doute, aussi, d’être déçu ou de n’être reçu que par des rires et des quolibets. Je ne sais même pas s’ils se sont adressés la parole à cette époque en dehors des cours. Ce qui ne les empêchait pas de se consumer l’un pour l’autre. Ils n’en ont rien dit non plus à leurs amis, qui les auraient immédiatement stigmatisés pour être allé chercher l’amour dans l’autre camp. Ça ne se faisait pas. Et les jeunes peuvent être cruels entre eux parfois, vous savez. Ils préfèrent hurler avec la meute que soutenir un ami en peine.
« Plutôt que de braver les interdits, ils se contemplaient de loin, s’imaginaient des choses, interprétaient le moindre regard de l’autre dans leur direction, se guettaient l’un l’autre, arrivant à connaître par cœur l’emploi du temps de l’autre pour être certain de pouvoir l’entrapercevoir, ne serait-ce qu’un instant. Et chaque regard nourrissant à la fois la folie des sentiments et les désespoirs. Et chaque mois qui passait amenuisant le temps qu’il leur restait à cette partie de cache-cache absurde, le bac signant à jamais leur séparation et la mort de tout espoir de bonheur. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, si ?
« Alors espéraient-ils secrètement se revoir à Los Angeles ? Est-ce pour cela qu’ils ont tous les deux accepté de partir ? C’est possible. Le fait est qu’ils sont partis. Mais ils ne se sont pas fréquentés pour autant. Pas tout de suite du moins. Les premiers mois, ils les ont passés chacun avec sa chacune et vice versa, vivant une vie de pacha à laquelle ils n’avaient jamais osé rêver, ni l’un ni l’autre.
« Je crois pourtant qu’une forme d’ennui, de lassitude, s’est installée. Ils n’ont pas réussi à s’intégrer, à se rendre utile. Elle a bien essayé de pratiquer la médecine d’urgence, mais ça a été un casse-tête administratif pas possible : alors que son diplôme valait au moins autant sinon mieux que ceux des médecins californiens, ils ne voulaient pas la laisser faire — la récente sécession de la Californie avait tout compliqué. Elle a aussi essayé la recherche mais, là encore, ça n’a pas fonctionné, elle n’a pas trouvé l’environnement adéquat pour développer les sujets qui l’intéressaient. Quant à mon fils, je crois que le grand air, les grands espaces, lui manquaient. Dans les premiers temps, il a réussi à convaincre J. de l’accompagner dans des randonnées dans le Yosemite, mais ses engagements d’actrice l’en ont bientôt empêché.
« C’est finalement sur le lieu de leur passion adolescente qu’ils se sont retrouvés. »

« Tout ça pour dire qu’ils se sentaient bien seuls. Accaparés par leurs divers impératifs mondains ou professionnels, les stars qui leur tenaient lieu de partenaires respectifs les abandonnaient bien souvent à leur ennui, dans leurs grandes villas de Beverly Hills aux vues imprenables sur la plaine urbaine qu’est Los Angeles. Des vues imprenables, certes, mais d’où on avait peine à distinguer l’océan au loin — l’océan qui était pourtant le seul signe de nature un tant soit peu sauvage dans les environs.
« Peut-être savaient-ils qu’ils habitaient alors à quelques rues l’un de l’autre, peut-être pas. En tout cas, ils ne se sont jamais croisés et n’ont pas tenté de prendre langue. Sans doute encore à cause, j’imagine, de cette timidité qui les avait empêchés déjà de se parler lorsqu’ils étaient au lycée.
« Seulement leurs années de lycée leur sont revenues en mémoire, exactement en même temps. Ou tout du moins leur passion pour les civilisations précolombiennes. Et c’est au Mexique, au pied d’une des pyramides mayas de Calakmul qu’ils se sont retrouvés. Un hasard total, au milieu de la jungle.
« Mon fils n’a jamais voulu me raconter comment ça s’est passé, mais je peux très bien imaginer : l’incrédulité, d’abord, déclenchant peut-être un éclat de rire qui leur a permis de briser la glace. Retrouver quelqu’un de son bled si loin de chez soi — même si ce n’est pas vraiment son bled mais juste à côté —, ça n’est pas si courant. Et puis j’imagine qu’il y a eu les premiers émois silencieux en gravissant les marches du temple. Les regards furtifs par en-dessous. Tous les souvenirs adolescents, réprimés et refoulés loin au fond d’eux, qui remontent tout soudain à la surface.
« Les premières discussions maladroites — avec cette peur inconsciente de la déception par rapport aux formidables fantasmes et espoirs auxquels leur amour innocent avait jadis donné naissance. D’abord pour prendre des nouvelles l’un de l’autre, de cette nouvelle vie étrange qu’ils partageaient. Sans doute ont-ils discuté de la manière dont ils s’étaient retrouvés embarqués là-dedans, ensemble et pour la même raison.
« Et la discussion ne s’est jamais arrêtée. Enfin débarrassés du regard chargé de jugement des gens d’ici et de leurs camarades, ils se sont trouvés, renouant avec l’esprit de leur enfance. Bref, ils sont retombés amoureux. Comme si l’exil leur avait enfin permis de vivre leur amour.
« Ils ont passé le reste de leur séjour mexicain ensemble. Si la gloire et le glamour les avaient menés là, ils ne faisaient pour eux aucun doute qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, et que c’était ensemble qu’ils voulaient parcourir le globe. Rentrés à Los Angeles, ils ont rompu tous deux avec leurs stars respectives.
« Alors que la presse people commençait à peine à se désintéresser d’eux, les gros titres ont repris sur ces cruels briseurs de cœur qui ont privé Hollywood de deux de leurs stars préférées. Et oui : parce que, après ça, ils n’ont plus jamais tourné dans quoi que ce soit. J. a sombré dans les addictions et a fini par vivre recluse dans sa belle demeure du boulevard du crépuscule, servie seulement par un chauffeur-domestique fou et dominateur, que l’on apercevoir parfois au volant d’une vieille Rolls rutilante déboulant en trombe sur Rodeo Drive.
« B., lui s’est suicidé. Il a escaladé la pile sud du pont de San Francisco et s’est jeté dans la baie. C’est une détective privée qui l’a repêché : il le suivait pour le compte de la compagnie d’assurance du studio — toujours cette histoire de qui devait payer pour le tournage avorté. B. avait laissé une lettre d’adieu, collée à son armoire à pharmacie dans sa salle de bain, disant qu’il ne pouvait pas vivre sans son amour de médecin et qu’il préférait retourner là où tout avait commencé : au pied d’une pile de pont. »



Dernier ajout : 18 novembre. | SPIP

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