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Art contemporain – Chapitre 10 (version de travail)

2 octobre 2020

Toujours dans le domaine de la guerre et de la paix, il nous faut à présent absolument mentionner l’hypothèse avancée par une équipe d’historiens de l’université de Trout se réclamant de l’héritage du collectif des Perséides (voir Chapitre 3). Suivant l’esprit radical de réécriture d’une histoire de l’humanité que les Perséides ont impulsé, ces chercheurs ont proposé une explication plus ambitieuse encore que toutes celles qui précèdent : notre colonne serait une arme de guerre. Et plus encore une arme de guerre intergalactique.
Le vocabulaire belliqueux, omniprésent dans les quelques rares fragments de sources écrites qui nous sont parvenues (pour la plupart sur des tablettes ou des stèles), est certainement responsable, ici, de cet égarement. Dans les diverses langues qui avaient alors cours à la surface de la planète (manifestement, les océans étaient pour une fois épargnés), les termes de « guerre », « d’ennemi », de « défense », « d’arme », voire « d’arme absolue », de « victoire », reviennent inlassablement.
Dans cette hypothèse, ils évoquent envahisseur surgi dans le ciel, soit au moyen de gigantesques spatiocules de la taille de continents soit, plus vraisemblablement, grâce à des technologies furtives embarquées à bord d’astéroïdes intersidéraux. Les envahisseurs auraient certainement dû emprunter plusieurs correspondances astéroïdiennes pour faire le chemin en provenance de leur galaxie (probablement proche de la nébuleuse de la Porte Dorée), sautant d’astéroïdes en astéroïdes selon leurs stations et destinations, et finissant probablement leur voyage sur le dos d’une Comète. L’identification de ladite comète a du reste été à l’origine de la terrible controverse qui mena à la rupture dramatique du collectif des Perséides — avec à la clef la mort du Grand Satrape Anvi, même si certains pensent que les motivations de son assassin étaient plutôt d’ordre sentimental, peut-être la jalousie ?).
Résistant admirablement aux rigueurs du voyage, les envahisseurs auraient toutefois connu un petit souci en pénétrant l’atmosphère terrestre. Ayant mal dosé, d’un epsilon vraiment, l’équilibre gazeux de ladite atmosphère — un de leurs outils ayant été égaré au cours d’une correspondance, comme cela arrive si souvent, ainsi que le suggère si merveilleusement l’étymologie du verbe —, leur calcul de l’angle de pénétration était erroné. D’où, toujours selon les Perséides, une surchauffe du véhicule, qui força ses occupants à changer de nature et à retrouver une forme protocellulaire symbiotique. Ses êtres étant doués d’une admirable capacité de résilience, ils cherchèrent à tout prix à se reconstituer en individus complets. Les protocellules voulurent donc se rapprocher les unes des autres, profitant en cela des véhicules qu’elles trouvèrent nombreuses à leur disposition : les êtres humains.
Leur phase de reconstitution fut, dans cette hypothèse, incroyablement rapide, puisque, en à peine trois mois, les envahisseurs étaient identifiés comme tels par les sociétés terrestres, qui se lancèrent alors à cœur perdu dans une guerre sans merci.
Très tôt, il semble que l’envahisseur ait choisi une stratégie de guerre asymétrique, avec une multiplication de petites escarmouches qui mobilisèrent des effectifs disproportionnés parmi les agressés pour contenir les assauts des agresseurs. Selon les Perséides, cela témoigne d’une grande intelligence de la part de ces derniers. Il n’en demeure pas moins que cette stratégie de harcèlement fut incroyablement efficace. Selon les Perséides toujours, l’idéal de liberté, auquel s’ajoutait un fantasme d’audace lié aux légendes fondatrices des civilisations humaines d’alors, aurait poussé une partie non négligeable de la population à un combat désordonné, auquel elle se livrait de surcroit avec des armes totalement inadaptées : armes à feu, auxquelles les envahisseurs étaient insensibles, et armes rudimentaires, que ces défenseurs retournèrent bien souvent contre eux-mêmes.
Néanmoins, cela ne dura qu’un temps. En guise de représailles et, sans doute, dans un objectif de dissuasion, les armées humaines se seraient réunies sous une même bannière pour frapper fort l’ennemi : le couper de ses bases arrière en détruisant ses vaisseaux encore en orbite terrestre ou en chemin vers notre planète, voire atteindre directement leur planète ou système solaire d’origine. D’où la construction de cette arme à nulle autre pareille, dans lequel tout le génie humain de l’époque se serait trouvé réuni pour une efficacité et une létalité maximales.

S’ils ne s’avancent pas quant au fonctionnement de l’arme elle-même, nos éminents confrères de l’université de Trout imaginent la colonne comme le fût d’un canon d’un genre nouveau, dirigé vers le ciel. Bien conscient que l’ouverture angulée des deux branches au sommet joue contre leur hypothèse, ils l’expliquent au contraire, soit par le fonctionnement sophistiqué de l’arme — qui reste encore à élucider et que nous ne pouvons selon eux comprendre, ne maitrisant pas la technologie sur laquelle elle repose —, soit, tout simplement, par les dommages subis au cours du conflit pour lequel elle a été conçue : l’édifice tel que nous pouvons aujourd’hui le contempler ne serait donc pas conforme à la vision de ses créateurs. Cette deuxième éventualité leur permet également d’expliquer l’absence de peintures sur le haut de l’arme : elle aurait été endommagée par ce même tir ennemi qui a eu raison de son parfait élancement vertical.
Cela étant posé, même dans le cas où l’arme serait aujourd’hui telle qu’elle a été imaginée, nos très respectés confrères ne se démontent pas pour autant et supposent tout simplement que les travaux n’ont pas été menés à leur terme, peut-être parce que le conflit s’est terminé prématurément (par une défaite : les vainqueurs auraient naturellement empêché les vaincus d’achever l’arme) ou que le besoin ne s’en faisait plus sentir.
La fonction de ces peintures était selon toute vraisemblance le camouflage : rendre l’arme la plus invisible possible depuis l’espace, en imitant par ses peintures les reliefs et couleurs du désert environnant. Voilà, du reste, qui, bien que contredisant les convictions des auteurs de ce texte, est l’une des explications les plus convaincantes de ces décorations qui nous laissent muets plus souvent qu’à notre tour tant elles semblent appartenir à un autre monde, un autre entendement, qui dépasse le nôtre.
Outre les peintures, cette hypothèse de l’arme de guerre a pour elle de justifier la recherche de robustesse du matériau ainsi que de la superstructure, mais aussi de donner une explication autre que purement ornementale à l’étrange disque imprimé en dépression, qui ressort du noyau rocheux sur la branche dressée vers le ciel. C’est même une explication fonctionnelle : ce serait selon eux une antenne qui aurait non seulement servi aux communications interarmées, mais aussi à la visée et au guidage de l’arme.



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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