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5 octobre 2020

Toujours dans le domaine de la guerre et de la paix, il nous faut à présent absolument mentionner l’hypothèse avancée par une équipe d’historiens de l’université de Trout se réclamant de l’héritage du collectif des Perséides (voir Chapitre 3). Suivant l’esprit radical de réécriture d’une histoire de l’humanité que les Perséides ont impulsé, ces chercheurs ont proposé une explication plus ambitieuse encore que toutes celles qui précèdent : notre colonne serait une arme de guerre. Et plus encore une arme de guerre intergalactique.
Le vocabulaire belliqueux, omniprésent dans les quelques rares fragments de sources écrites qui nous sont parvenues (pour la plupart sur des tablettes ou des stèles), est certainement responsable, ici, de cet égarement. Dans les diverses langues qui avaient alors cours à la surface de la planète (manifestement, les océans étaient pour une fois épargnés), les termes de « guerre », « d’ennemi », de « défense », « d’arme », voire « d’arme absolue », de « victoire », reviennent inlassablement.
Dans cette hypothèse, ils évoquent envahisseur surgi dans le ciel, soit au moyen de gigantesques spatiocules de la taille de continents soit, plus vraisemblablement, grâce à des technologies furtives embarquées à bord d’astéroïdes intersidéraux. Les envahisseurs auraient certainement dû emprunter plusieurs correspondances astéroïdiennes pour faire le chemin en provenance de leur galaxie (probablement proche de la nébuleuse de la Porte Dorée), sautant d’astéroïdes en astéroïdes selon leurs stations et destinations, et finissant probablement leur voyage sur le dos d’une Comète. L’identification de ladite comète a du reste été à l’origine de la terrible controverse qui mena à la rupture dramatique du collectif des Perséides — avec à la clef la mort du Grand Satrape Anvi, même si certains pensent que les motivations de son assassin étaient plutôt d’ordre sentimental, peut-être la jalousie ?).
Résistant admirablement aux rigueurs du voyage, les envahisseurs auraient toutefois connu un petit souci en pénétrant l’atmosphère terrestre. Ayant mal dosé, d’un epsilon vraiment, l’équilibre gazeux de ladite atmosphère — un de leurs outils ayant été égaré au cours d’une correspondance, comme cela arrive si souvent, ainsi que le suggère si merveilleusement l’étymologie du verbe —, leur calcul de l’angle de pénétration était erroné. D’où, toujours selon les Perséides, une surchauffe du véhicule, qui força ses occupants à changer de nature et à retrouver une forme protocellulaire symbiotique. Ses êtres étant doués d’une admirable capacité de résilience, ils cherchèrent à tout prix à se reconstituer en individus complets. Les protocellules voulurent donc se rapprocher les unes des autres, profitant en cela des véhicules qu’elles trouvèrent nombreuses à leur disposition : les êtres humains.
Leur phase de reconstitution fut, dans cette hypothèse, incroyablement rapide, puisque, en à peine trois mois, les envahisseurs étaient identifiés comme tels par les sociétés terrestres, qui se lancèrent alors à cœur perdu dans une guerre sans merci.
Très tôt, il semble que l’envahisseur ait choisi une stratégie de guerre asymétrique, avec une multiplication de petites escarmouches qui mobilisèrent des effectifs disproportionnés parmi les agressés pour contenir les assauts des agresseurs. Selon les Perséides, cela témoigne d’une grande intelligence de la part de ces derniers. Il n’en demeure pas moins que cette stratégie de harcèlement fut incroyablement efficace. Selon les Perséides toujours, l’idéal de liberté, auquel s’ajoutait un fantasme d’audace lié aux légendes fondatrices des civilisations humaines d’alors, aurait poussé une partie non négligeable de la population à un combat désordonné, auquel elle se livrait de surcroit avec des armes totalement inadaptées : armes à feu, auxquelles les envahisseurs étaient insensibles, et armes rudimentaires, que ces défenseurs retournèrent bien souvent contre eux-mêmes.
Néanmoins, cela ne dura qu’un temps. En guise de représailles et, sans doute, dans un objectif de dissuasion, les armées humaines se seraient réunies sous une même bannière pour frapper fort l’ennemi : le couper de ses bases arrière en détruisant ses vaisseaux encore en orbite terrestre ou en chemin vers notre planète, voire atteindre directement leur planète ou système solaire d’origine. D’où la construction de cette arme à nulle autre pareille, dans lequel tout le génie humain de l’époque se serait trouvé réuni pour une efficacité et une létalité maximales.

S’ils ne s’avancent pas quant au fonctionnement de l’arme elle-même, nos éminents confrères de l’université de Trout imaginent la colonne comme le fût d’un canon d’un genre nouveau, dirigé vers le ciel. Bien conscient que l’ouverture angulée des deux branches au sommet joue contre leur hypothèse, ils l’expliquent au contraire, soit par le fonctionnement sophistiqué de l’arme — qui reste encore à élucider et que nous ne pouvons selon eux comprendre, ne maitrisant pas la technologie sur laquelle elle repose —, soit, tout simplement, par les dommages subis au cours du conflit pour lequel elle a été conçue : l’édifice tel que nous pouvons aujourd’hui le contempler ne serait donc pas conforme à la vision de ses créateurs. Cette deuxième éventualité leur permet également d’expliquer l’absence de peintures sur le haut de l’arme : elle aurait été endommagée par ce même tir ennemi qui a eu raison de son parfait élancement vertical.
Cela étant posé, même dans le cas où l’arme serait aujourd’hui telle qu’elle a été imaginée, nos très respectés confrères ne se démontent pas pour autant et supposent tout simplement que les travaux n’ont pas été menés à leur terme, peut-être parce que le conflit s’est terminé prématurément (par une défaite : les vainqueurs auraient naturellement empêché les vaincus d’achever l’arme) ou que le besoin ne s’en faisait plus sentir.
La fonction de ces peintures était selon toute vraisemblance le camouflage : rendre l’arme la plus invisible possible depuis l’espace, en imitant par ses peintures les reliefs et couleurs du désert environnant. Voilà, du reste, qui, bien que contredisant les convictions des auteurs de ce texte, est l’une des explications les plus convaincantes de ces décorations qui nous laissent muets plus souvent qu’à notre tour tant elles semblent appartenir à un autre monde, un autre entendement, qui dépasse le nôtre.
Outre les peintures, cette hypothèse de l’arme de guerre a pour elle de justifier la recherche de robustesse du matériau ainsi que de la superstructure, mais aussi de donner une explication autre que purement ornementale à l’étrange disque imprimé en dépression, qui ressort du noyau rocheux sur la branche dressée vers le ciel. C’est même une explication fonctionnelle : ce serait selon eux une antenne qui aurait non seulement servi aux communications interarmées, mais aussi à la visée et au guidage de l’arme.

Avouons-le : l’idée de cette guerre interplanétaire est séduisante. Nous avons nous-mêmes eu la faiblesse d’y croire. Mais nos connaissances actuelles permettent, avec une raisonnable assurance, d’affirmer que nul attaquant venu d’un autre monde n’a jamais posé les pieds sur notre petite planète — notre planète ridicule et anecdotique au regard du reste de notre vaste univers. Au reste, qui, dans ledit univers, si tant est qu’un tel attaquant potentiel existe, y aurait le moindre intérêt ? Voilà qui est totalement absurde.
L’hypothèse d’une guerre n’est toutefois pas à écarter avec tant de légèreté. Et si la proposition des Perséides d’un envahisseur extraterrestre ne résiste pas à un examen sérieux, il n’est pas impossible qu’une guerre se soit véritablement déclarée ouvertement à l’époque.
Les arguments en faveur d’une guerre sont nombreux : le vocabulaire belliqueux, bien sûr. Mais le conflit n’aurait-il pas été plutôt planétaire ? Une énième guerre civile, généralisée à la planète entière, comme un prolongement du court épisode de grande guerre (grande par son ampleur dans l’espace planétaire, et non dans le temps, bien entendu) qui s’est probablement déroulé au XXVIe siècle Avant Révélation ? Au reste, cette guerre s’était-elle réellement conclue ? Ce n’est pas certain : il semblerait qu’elle se rallumait sporadiquement en divers endroits d’une vaste région qu’on appelait le « Mésorient » — laquelle région fut dramatiquement engloutie quelques siècles plus tard par une intense période d’activité du rift continental, conduisant à la disparition et au déplacement de pays et populations entiers.
Si l’activité sismique de la région qui nous occupe est sans doute, depuis plusieurs millions d’années, indépendante de celle du rift continental mésoriental, elle n’en est pas moins réelle et a manifestement eu des conséquences sur la géologie de la région. C’est du reste ce qui nous a conduit à intégrer à notre équipe pluridisciplinaire deux géologues, chargés de l’analyse du terrain.
Si leurs constations suggèrent que notre monument a été peu ou pas impacté par l’activité géologique — leurs conclusions nous invitent d’ailleurs à penser que les créateurs du monument avait prévu cette activité lors de son édification, ce qui ne laisse pas de nous étonner quant à la sophistication des connaissances scientifiques d’une civilisation aussi primitive —, ils émettent également une autre hypothèse forte intéressante, insistant aussitôt sur la probabilité relativement faible que cela se soit passé.
Tout le monde connaît le cataclysme sismique global qui s’est abattu sur le globe lors de la Révélation : selon nos deux géologues, il est très possible que ce cataclysme ait bouleversé tout à fait la géologie de la région. Ils pointent ainsi de nombreuses dolines et autres effondrements, et s’étonnent également de multiples anachronismes et contradictions dans certains empilement de couches sédimentaires.
Concernant notre monument, leur hypothèse (que, rappelons-nous, ils jugent eux-mêmes possible mais peu probable) est que la structure aurait été en réalité conçue et construite à l’horizontale, légèrement enterrée. À l’origine, ce devait être bunker, pour protéger des populations, soit militaires, soit civiles, de bombardements ou attaques d’armées ennemies, voire des retombées desdites attaques en termes de radioactivité ou de bactériologie. Exactement comme dans l’hypothèse des Perséides, cela justifierait la robustesse de la structure et du matériau choisi pour sa construction, mais aussi le disque-antenne. En revanche, ils ne s’expliquent pas la peinture — imaginant qu’elles devaient avoir un rôle dans l’esprit de nos bâtisseurs, sans savoir précisément lequel. Ils imaginent aussi fort possible que cette peinture ait été appliquée après le relèvement accidentel de la structure.
Car là réside « l’astuce » de leur hypothèse : pendant des siècles, la structure est restée enterrée, masquée aux yeux de tous, jusqu’au cataclysme sismique de la Révélation. Au cours de ce cataclysme, la terre aurait alors tremblé de telle sorte que la partie la plus massive de la structure (celle que nous appelons aujourd’hui sa base ou son pied, et où devaient selon eux se trouver les espaces les plus cruciaux à défendre, les derniers retranchements) aurait commencé à couler dans le sol, tandis que le restes s’élevait dans les airs par effet de levier.
On sait que, suite à ce cataclysme global — même si les climatologues ignorent encore s’il y a un lien de cause à effet entre l’un et l’autre phénomènes —, le climat mondial a entamé sa mue rapide jusqu’à devenir ce qu’il est aujourd’hui — quand bien même ne serait-il pas encore parfaitement stabilisé. Chaudes et humides, ces nouvelles conditions ont alors favorisé la luxuriance de la végétation environnante, dont la croissance verticale inextinguible et les propriétés particulières auraient contribué à achever l’érection de ce que l’on perçoit aujourd’hui comme une colonne.



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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