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XV

6 octobre 2020

« Tenez, je vais vous montrer, suivez-moi. On fait quelques pas et… vous voyez comme ça change ? Et quelques pas encore… Je ne m’en lasse pas.
« Selon que le ciel est nuageux ou pas, que le soleil est haut ou bas dans le ciel, selon la saison aussi, ça change encore. Son expo a eu un succès fou, ses photos sont à couper le souffle.
« Vous voulez parler de ce disque étrange, comme une assiette creuse, tout là-haut ? Oui, c’est vrai, on ne le voyait pas tout à l’heure. On le devinait seulement. Mais d’ici, on voit très bien.
« Non, c’était déjà là avant le tournage. Comme je vous ai dit, l’équipe a fait un travail remarquable, très efficace : ils ont tout remis exactement dans l’état où ils l’ont trouvé. Donc, cette drôle d’antenne, qui semble tout droit sortir d’un Space opera, ben non, c’était déjà là avant. Ça a certainement joué, d’ailleurs, dans leur décision de venir ici : c’est comme si ce décor avait été conçu pour le film. Dommage qu’ils ne l’aient jamais terminé et que le film ne soit jamais sorti. Je suis sûr que ça aurait fait un tabac. Mais bon, le film devait être maudit depuis le début. Vous savez, le réalisateur, G., c’est celui qui n’arrive jamais vraiment à monter ses films comme il le voudrait. Et quand il y arrive, il n’arrive pas à le sortir, son producteur le bloque toujours. Y a même des documentaires qui remportent des prix de festival sur ses avanies !
« Bref, non, ce truc-là, c’est effectivement une antenne. C’était une technologie de rupture, hyper innovante, qui devait révolutionner les télécommunications parce que ça n’émettait rien du tout, ça utilisait la lumière, du soleil (le jour) et des étoiles (la nuit), comme porteuse pour établir les communications — ne me demandez pas comment ça marchait, je n’ai jamais bien compris.
« Le fait est que ça n’a jamais pris. Encore un de nos ingénieurs qui a eu une super idée impraticable. On est des spécialistes du domaine, dans notre pays, vous savez, des spécialistes de ces technologies révolutionnaires mais qui ne marchent pas. Ou qui marchent mais pas aussi bien que celles des autres. Ou alors qui marchent mieux que toutes les autres, mais ceux qui sont chargés de son déploiement sont des branques et se prennent le pied dans le tapis. Ce qui ne nous empêche pas d’en être super fier. Mais la fierté ne dure pas. On oublie rapidement. Jusqu’à la prochaine fois.
« D’après le chargé de projet, ça marchait du feu de dieu. Ça marchait tellement bien qu’il y avait finalement très peu d’argent à se faire, et les industriels ont torpiller l’affaire. Ça ne consommait rien ou presque, ça n’avait besoin que de très peu d’entretien. Bref : les rendements étaient réduits et le retour sur investissement promettait d’être long.
« Cette antenne est le vestige d’une de ces impasses technologiques. Ils l’avaient installée là pour tester la chose dans la région. Ce qui était une idée tout à la fois excellente et incroyablement mauvaise. Excellente parce que, effectivement, on l’a testée et ça marchait super bien — ce qui était fabuleux, c’est que ça marchait avec tous les téléphones et ordinateurs, on n’avait même pas besoin d’en racheter d’autres pour qu’ils soient compatibles : vous imaginez les économies qu’on aurait fait si ça avait marché ? Mais c’était aussi une très mauvaise parce que… Ben parce qu’il n’y a personne par ici, et que les rares personnes qui habitaient encore dans le coin utilisaient très peu les réseaux. C’est un peu comme si on testait un médicament uniquement sur des gens en bonne santé : ça ne prouve pas grand-chose.
« Des millions y sont passés — on se demande encore aujourd’hui si ce n’était pas encore un coup de nos politiciens… Non, ce n’était pas P., notre ministre-Président : P. était déjà en fuite à l’époque, mais un de ses successeurs et anciens affidés, sans doute. On a eu beaucoup de mal à se sortir de cette dynastie. Pas sûr qu’on en soit tout à fait sortis d’ailleurs.
« Aujourd’hui, il ne reste plus que ça : cette étrange antenne incrustée dans le béton. Ils n’ont même pas voulu la faire au sommet de la pile — ce qui, avouez-le, aurait sans doute été mieux puisqu’on aurait gagné en portée, surtout que l’antenne devait tourner sur elle-même à grande vitesse, pour recharger ses batteries grâce au vent quand il n’y avait pas de soleil (et vice versa). Aujourd’hui ça rouille là-haut, et ça grince les jours de grands vents. »

« Tenez, d’ailleurs, le vent se lève.
« Vous entendez ?
« Oui, ici, on entend le vent bien avant de le sentir. Écoutez bien… tendez l’oreille. Ce petit sifflement haut perché, non ? Ne vous en faites pas, bientôt, vous n’entendrez plus que ça.
« Oui, vous avez deviné. C’est bien la pile de pont qui fait ça. Non, elle ne vibre pas. Quand même. Peut-être les jours de grand vent, et encore, j’espère que non ! Les ingénieurs qui l’ont imaginée pensaient réellement que ça deviendrait un pont. Ils n’ont rien laissé au hasard, ils connaissaient leur boulot. Malgré tout ce qui lui est arrivé, la pile est saine et ce n’est pas demain la veille qu’elle tombera !
« Seulement, en plantant tant de fleurs pour son mariage, et en les laissant ensuite pousser à tout va, mon fils et sa femme ont fait chanter le béton ! Ben oui ! Tous les printemps, le premier tiers de la pile bourdonne d’insectes. Lesquels insectes attirent aussitôt une nuée d’oiseaux.
« Vous devriez revenir au printemps prochain, vous verrez : c’est un spectacle magnifique. Ça vole, ça volte et ça virevolte, de toutes les couleurs. Et les chants ! Du matin au soir, les espèces d’oiseaux se succèdent et nous offrent un concert magnifique. Étant moi-même modeste ornithologue à mes heures, j’y passe parfois des journées entières. C’est bien simple, quand quelqu’un du village me cherche et ne me trouve pas, il suffit de venir ici. Neuf fois sur dix, on m’y trouvera. J’enregistre, je prends des photos, je fais jouer mes petits-enfants, je fais la sieste… Ma femme a peur que je veuille être enterré ici, et qu’elle soit obligée de m’y suivre. Pourtant, personne ne le lui demande. Même pas moi — même si l’idée de passer ici la fin de l’éternité ne me déplait pas.
« Mais je digresse : quand les oiseaux ont compris que la pile du pont pouvait leur servir de garde-manger, ils ont commencé à farfouiller dans les petites mottes de terre et d’humus. À force, ils ont fini par attaquer le béton avec leurs becs pour chercher les larves et autres petits morceaux de mouche ou de vermisseau. C’est ainsi que, au fil des années, sont apparues de multiples microfissures qui sont autant de petites flûtes qui se mettent à siffler et à chanter quand le vent se met à souffler. Selon la direction et la force, on entend comme une petite harmonie.
« Vous entendez ? Ça forcit déjà et on entend déjà plus distinctement le sifflement. Ma fille, qui a l’oreille absolue, me dit que, quand le vent est au sud comme aujourd’hui, ça commence par un Do bémol, puis il y a un Fa dièse au-dessus et un La un peu trop bas en dessous.
« Rigolo, non ? Avec les chants d’oiseau, c’est une véritable symphonie. Que dis-je, un concerto grosso ! J’ai même suggéré au maire de relancer notre festival de musique, en invitant un compositeur pour voir ce qu’il pourrait faire, mais ça n’intéresse plus personne tout ça à présent. À part moi, il n’y a plus grand monde pour s’intéresser à cette pile de pont. Les gens évitent même d’en parler. Trop de mauvais souvenir. Mais pas moi. »



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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