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XVI

7 octobre 2020

« Des mauvais souvenirs… ah ça, oui, on en a !
« Vous voyez là-bas, cette ligne plus sombre, qui tranche avec le reste, par exemple ?
« Eh bien, non, ça n’a pas de rapport avec l’incendie non plus. On pourrait le croire, mais non. En vérité, les pompiers n’ont eu besoin de creuser aucune tranchée pare-feu : il s’est épuisé un peu tout seul, vous savez. Avec le temps qu’on a depuis quelques années, ce n’est pas comme s’il y avait beaucoup de végétation à griller dans le coin. Le climat est de plus en plus chaud et sec, vous savez.
« Non, ça date d’avant : ça remonte à il y a très longtemps — je crois que la pile du pont n’était là que depuis quelques années. C’était l’été, et une course cycliste devait passer par ici. Notre cher Président de région P. était sur la fin de son énième mandant et il avait pesé de tout son poids pour que la course passe par chez nous. Peut-être espérait-il même relancer la construction du pont, parce qu’il était question de faire passer les coureurs par la vallée et les gorges. Ce qui impliquait de terminer la route qui s’arrêtait déjà là où elle s’arrête encore aujourd’hui. Comme un dernier baroud d’honneur pour faire un coup de projecteur sur ce qui restait finalement son projet de cœur, malgré toutes les tergiversations et malversations.
« Finalement, il a été décidé que l’arrivée se ferait ici même, au pied de la pile ! Quand on a su ça, on s’est dit qu’il fallait marquer le coup et qu’il fallait faire comme ce qu’on voit souvent à la télé : une décoration monumentale, un vélo gigantesque. On a tout de suite pensé que la pile du pont pourrait en faire partie — on aurait pu en faire le tube de selle, par exemple. On a commencé à faire des maquettes, on a imaginé des trucs pas possibles, complètement délirants !
« Jusqu’à ce que P., notre cher et adoré Président, décide d’y mettre son grain de sel. Il nous a envoyé un jeune plasticien de ses amis qui a absolument tenu à prendre les choses en main — pour nous aider, disait-il.
« Finalement, ce qu’il a fait ne ressemblait à rien. C’était ni fait ni à faire. Pourtant, lui prétendait que si, que ça serait parfait à la télévision, avec les images prises de l’hélico. Les gens de notre club de vélo local ont eu beau lui dire que, à l’arrivée, c’était rarement les images d’hélico que l’on voit à la télé, ça n’a fait aucune différence et il s’est entêté.
« Sous ses instructions, on a commencé à creuser cette tranchée qui dessinait ses arabesques d’un bout à l’autre du plateau. L’idée était de les remplir d’eau, comme un réseau de canaux qui reflèteraient la lumière du soleil pour donner l’image d’un cadre de vélo étincelant. On a eu beau lui dire qu’on n’était pas très riche en eau, il n’a rien voulu entendre. Et quand on lui a fait remarquer que, certes, il ne pleuvait pas souvent par ici, mais que ça ne voulait pas dire qu’il faisait soleil tout le temps, il s’est énervé. Il a dit qu’on était pessimistes, qu’on faisait preuve de mauvaise volonté. Bref, il a été impossible de l’en dissuader. On aurait bien fait notre truc dans notre coin, mais P. lui avait donné carte blanche avec un budget quand même conséquent, et notre truc aurait été complètement masqué par son installation mégalo.
« Dans son idée, la pile du pont devait donner l’impression d’un cycliste qui fait le V de la victoire (c’était avant que la foudre ne lui tombe dessus). Enfin, si l’hélico prenait ses images exactement du bon endroit et dans la bonne direction, ce qui n’était pas du tout garanti — mais P. s’était, paraît-il, arrangé avec les gens de la télé.
« Finalement, rien ne s’est passé comme prévu. D’abord, il a beaucoup plu. Ce qui n’était pas arrivé en été depuis je ne sais combien de temps ! Les routes sont devenues extrêmement glissantes, et il y a eu une énorme chute. Que dis-je, énorme : monstrueuse ! Colossale ! Plus de la moitié des coureurs se sont pris les pieds dans le tapis ! Une hécatombe… C’est l’année où le peloton avait fondu de plus de 50% entre le départ et l’arrivée, vous vous souvenez ? C’était l’antépénultième étape et tous les favoris étaient par terre, même le maillot jaune, qui était sur le point de remporter la course pour la onzième fois d’affilée.
« Bref, la chute a eu lieu à une dizaine de kilomètres de l’arrivée, et la direction de course a décidé d’arrêter l’étape. Les quelques coureurs encore debout ont fini au sprint au pied de l’hôpital où avaient été transportés leurs concurrents.
« C’est d’ailleurs dans cet hôpital qu’a été signé le début de la fin du cyclisme en tant que sport professionnel : quand un laborantin lanceur de l’alerte a publié sur internet les analyses sanguines du maillot jaune, et qu’on a vu la quantité hallucinante de produits dopants qu’il avait dans le sang. Ça a été l’hallali.
« Dommage pour le vélo. Le vélo n’y est pour rien, finalement. Et puis, moi, j’ai toujours pensé que, après tout, le vélo est un sport mécanique. Exactement comme course automobile, vous voyez ? En course automobile, il y a bien sûr le championnat des pilotes, mais il y a aussi celui des constructeurs de la machine, qui conçoivent les meilleurs moteurs et les meilleurs carburants pour faire avancer tout ça. Alors pourquoi pas ne pas récompenser le meilleur fabriquant de vélo et le meilleur pharmacien dopant en même temps que le meilleur coureur ? Exactement on récompense à la fois le meilleur cheval et le meilleur jockey.
« Toujours est-il que personne n’a jamais vu notre vélo géant. Pourtant, avec la pluie, les canaux étaient pleins. Par contre, sans le soleil, c’était plus Bruges à l’automne que Venise au carnaval. »



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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