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XVII

9 octobre 2020

« Non, ces trous-là n’en faisaient pas partie. Vous avez raison, on pourrait croire que ce sont les pédales. Ou les plateaux et les pignons. D’ailleurs, ce fameux plasticien qui nous a tant emmerdé (disons le mot) disait toujours qu’il fallait « travailler in situ », tirer profit de l’environnement. Et c’est exactement ce qu’il a fait, non seulement avec la pile du pont, mais aussi avec les arbres, le relief, et tout. Mais ces cratères-là sont apparus plus tard. Bien plus tard. Quand vous vous promènerez, ouvrez l’œil : vous en verrez a des dizaines et des dizaines alentour, qui crèvent la pierre un peu partout sur le plateau, des deux côtés des gorges.
« Naturels ? Ben… Oui et non. Comment vous expliquer ? Nous-mêmes, on n’a pas très bien compris, je vous avouerais. Et les géologues qui sont venus essayer d’expliquer le phénomène n’ont pas trop su non plus.
« Quand j’étais jeune, croyez-moi si vous voulez, il n’y en avait pas un seul. Du moins pas des comme ça. Il y avait bien quelques bassines ça et là, qui se remplissaient d’eau lorsqu’il pleuvait beaucoup — puis se vidaient, on ne sait trop comment, en quelques jours, sans doute la pierre est-elle assez poreuse et perméable. On se disait que ce devait être un phénomène d’érosion très ancien, comme on en voit dans pas mal de canyons américains.
« Et puis après l’incendie du cirque, après le départ des gens d’Hollywood, comme plus personne ou presque ne s’y intéressait, l’armée s’est dit qu’elle y ferait bien quelques exercices militaires. Pas grand-chose, hein ? Des stages de survie, des simulations de guérilla, vous voyez le genre ? Pour préparer les hommes aux conditions qu’ils pourraient rencontrer dans le désert, au combat. La pile du pont était d’ailleurs bien pratique comme repère, mais aussi comme poste d’observation, pour suivre les opérations, et puis pour les communications bien sûr.
« Les gens du coin était encore trop dégoûtés du fiasco hollywoodien pour s’apercevoir de l’aubaine potentielle que cela représentait. Et l’armée n’a pas non plus fait beaucoup de publicité.
« Je ne vous raconte pas ma surprise lorsque, au détour d’une promenade au fond du ravin, longeant le si mince ruisseau qu’étaient devenus nos rapides, je suis tombé sur une escouade de militaires en camouflage, avec leur barda sur le dos. J’avais dû faire un peu de bruit en marchant sur les galets et ils m’attendaient tous, le fusil braqué sur moi. J’ai eu la peur de ma vie !
« Stupéfait, je suis resté pétrifié sur place. Je crois même que j’avais encore un pied en l’air et je n’osais pas le reposer. Mes bras se sont levés tout seul, comme par réflexe acquis d’avoir phagocyté tant et tant de films de guerre et de gangsters.
« Quand ils se sont rendus compte que je ne faisais pas, mais alors pas du tout, partie de leur exercice, ils ont explosé de rire. Enfin, explosé est un bien grand mot : ils ont bien ri, mais sans faire de bruit. Et puis pareil, en chuchotant, ils m’ont expliqué la situation : ils étaient censés être derrière les lignes ennemies et avaient une mission à remplir dans le plus grand silence.
« Une mission commando, quoi. S’ils se faisaient repérer, tout était foutu, ils avaient perdu la partie. C’est pour ça qu’ils s’apprêtaient à me descendre : ils pensaient que je faisais partie de l’autre équipe, de l’équipe adverse, et ils n’auraient certainement pas hésité à faire semblant de me tuer si nécessaire. Me « neutraliser », comme ils disaient — charmant.
« Eux, c’étaient les commandos de choc, de véritables guérilleros surentraînés pour faire le maximum de dégât derrières les lignes ennemies. Leur mission, c’était de faire semblant de prendre la pile de pont, qui était censée être très lourdement protégée, pour faire semblant de la faire exploser et ainsi faire semblant de couper les communications adverses. D’autres soldats jouaient le rôle de l’armée régulière, qui devait trouver des solutions stratégiques pour contrer cette guerre asymétrique.
« Finalement, d’une certaine manière, même si je ne faisais pas partie du scénario de départ, le simple fait que je les croise au fond du canyon m’a donné un rôle dans leur drôle de film : celui de l’indigène, qui peut rester indifférent au conflit ou, au contraire, prendre parti. En tout cas, un grain de sable dans la mécanique guerrière, qui peut jouer à son insu pour l’un ou l’autre des belligérants.
« Je n’y ai pas songé sur le coup, mais je crois que c’est un peu de ma faute, finalement, tout ça. Je leur ai indiqué une faille dans la falaise qui leur permettait d’approcher à quelques dizaines de mètres de la pile, à couvert et sans se faire remarquer.
« Résultat, la surprise a été totale quand ils ont donné l’assaut. Le commando a été tellement rapide que les défenseurs de la pile n’ont pas eu le temps de se préparer. L’une des pièces d’artillerie, notamment, n’était pas encore prête. Dans sa hâte, l’imbécile qui s’en occupait n’a pas pris les bonnes munitions : il a mis des vraies au lieu des fausses qu’il devait utiliser.
« Ça a surpris tout le monde. Lui le premier. Heureusement qu’il avait mal visé : personne n’a été blessé. Mais l’explosion des obus a déclenché l’effondrement de douzaines de dolines : ce sont tous ces cratères qu’on peut voir maintenant. Et pas seulement à l’endroit où ils sont tombés. Un peu partout. Toutes ces déflagrations ont provoqué comme un mini tremblement de terre qui s’est propagé à tout le plateau. On a pu voir ça sur les images des drones de surveillance de l’armée qu’ils avaient déployés pour observer l’exercice : c’était comme une réaction en chaîne, avec tous ces trous qui apparaissent l’un après l’autre dans un nuage de poussière.
« Moi-même, j’ai failli tomber dans l’un d’eux qui s’est ouvert à mes pieds ! J’ai eu une de ces frousses… Je me suis raccroché à une prise au dernier moment. Je ne sais pas comment j’ai réussi à remonter. Tous mes souvenirs de ce moment-là sont comme brouillés par je ne sais quoi — la peur, l’adrénaline. Tous mes réflexes de grimpeur sont revenus d’un coup, comme par magie et je me suis tiré de là, à vue. Une fois en sécurité, j’étais tellement choqué et crevé que je suis tombé d’un coup, sans connaissance. Je me suis réveillé dans l’hélico de l’armée. »

« Non, rassurez-vous, je n’avais rien. Rien du tout. Plus de peur que de mal, comme on dit.
« On ne peut pas en dire autant du plateau. Un vrai champ de bataille, alors même que la bataille était seulement pour de faux. Depuis, le temps, le vent et les quelques gouttes de pluie qui tombent encore, ont un peu remodelé le paysage, mais le lendemain, quand je suis revenu, j’ai eu le sentiment de me promener à la surface de la Lune, avec tous ces cratères et cette poussière qui restait suspendue dans l’air dès qu’on posait le pied dessus.
« Non, on ne sait pas vraiment. C’étaient sans doute des cavernes, des grottes, creusées par des ruisseaux souterrains, mais on n’en sait trop rien. Plusieurs hypothèses ont été formulées, mais on n’a jamais réussi à savoir la vérité.
« Il y a même des géologues qui sont venus pour étudier le phénomène, mais ils n’ont pas pu aller au bout. Parce que, entretemps, tous les hippies et autres militants écolo du pays se sont donnés rendez-vous chez nous pour protester contre la tenue d’exercices militaires dans un site naturel aussi grandiose.
« D’ailleurs, ça n’a pas plu beaucoup par ici. D’abord parce que certains se sont demandés ce de quoi se mêlaient tous ces gens venus d’ailleurs. Ensuite parce que, à de très rares exceptions près, ces écolos du dimanche sont restés soigneusement à l’écart. Ils ne venaient pas au village, ils ne faisaient pas leurs courses chez nous. Bref, ils ont créé comme une communauté parallèle.
« Quand une équipe de scientifiques, intrigués par l’affaire, s’est pointée pour essayer de comprendre, tout le monde les a regardés de travers. Les écolos et les locaux, pareil. Les gens d’ici parce qu’ils étaient déjà échaudés par les hippies, et les militants parce qu’ils s’imaginaient que ces scientifiques étaient à la solde du grand capital. Des tas de légendes ont circulé à leur sujet : ils auraient ainsi été missionnés par des entreprises pétrolières (et oui, en ce temps-là, le pétrole était encore une ressource recherchée) ou par Big Pharma, ou par le lobby du nucléaire cherchant à enfouir ses déchets radioactifs. On a même parlé d’OVNI et d’aliens… C’était même ces OVNI et ces aliens qui expliquaient selon certains la présence de l’armée ici : pour eux, ce n’étaient pas des géologues, mais des spécialistes des extra-terrestres venus disséquer les cadavres des occupants d’une soucoupe volante qui s’était écrasée là et qu’on avait achevée. Toujours selon cette rumeur, P. était en réalité un alien lui-même, venu en éclaireur sur notre planète pour en estimer la valeur, et la pile de pont (avec son antenne) était en réalité comme un phare dans la nuit de l’espace, pour envoyer aux siens son rapport et donner le feu vert de l’invasion.
« Bref, la méfiance était à son comble et quand les géologues ont voulu faire des prélèvements, ces écolos à la noix s’y sont opposés. Ils les ont empêché d’accéder au site, s’allongeant en travers du chemin. Puis ils ont tout fait pour les empêcher de repartir avec leurs échantillons.
« Pendant ce temps-là, avec quelques amis, on s’est dit que ce serait quand même une bonne idée de protéger le site, d’en faire un parc naturel ou quelque chose dans ce goût-là, et j’avais pris contact avec des vraies organisations écolos pour ça. Ça a pris beaucoup de temps et ça n’a pas servi à grand-chose.
« Au bout d’un moment, les pauvres chercheurs en ont eu assez. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Ils ont tout remballé et sont rentrés chez eux. Et nous… ben… on est restés le bec dans l’eau. D’autres cratères s’ouvriront-ils demain ? Après-demain ? Dans une semaine ? Quand j’irai me promener avec mes petits enfants ? On n’en sait rien. »



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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