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XVIII

12 octobre 2020

« De notre côté, j’avoue, on a fait chou blanc avec notre histoire de parc naturel. D’abord parce que la procédure prend beaucoup de temps. Mais surtout parce que c’est un vrai casse-tête administratif — plus encore qu’on pourrait le penser, et pourtant, je m’étais préparé, croyez-moi. En plus, il faut avoir l’accord, ou du moins l’assentiment, des élus locaux. Et, vous le croirez ou pas, mais il y en avait parmi eux qui croyaient encore au pont. À la possibilité d’un pont, un vrai. Pas seulement une pile. Ils étaient persuadés que le projet de notre escroc d’ancien Président de région était encore possible. Oui, oui. Résultat, ils ont tout fait pour nous mettre des bâtons dans les roues. Ben oui : qui dit parc naturel, dit protection du site, et donc bye bye le pont ! Ils ne pouvaient pas accepter ça.
« Donc, pas de parc naturel. C’est alors que M. a eu une idée de génie : faire inscrire la pile de pont aux Monuments historiques ! Ça permettait de la protéger elle, mais aussi tout le périmètre alentour, qui recouvre une grande partie des gorges et du plateau. Idée géniale. Mais casse-tête administratif aussi. L’avantage, toutefois, c’est que les élus n’avaient pas leur mot à dire. Les bureaucrates du ministère, en revanche, ça a été autre chose.
« Devant la somme des documents nécessaires pour une simple proposition, on a failli baisser les bras. Et puis on s’est mis au boulot : pour tout ce qui est documentation photo, on avait ce qu’il fallait, mais il a fallu se farcir la description de « l’édifice », sa situation, son histoire, son statut juridique — là, on a encore eu un problème parce que rien n’avait été clairement fait à l’époque de la construction. Après quoi, il fallait quand même avoir un avis des architectes et conservateurs des monuments historiques. Et là, ça n’a pas été simple. Ils n’avaient pas du tout l’habitude de ça. Ils n’avaient jamais vu un truc pareil, pour la plupart. Je ne leur en veux pas.
« Dans un premier temps, la réponse a été non. Tout net. Une simple lettre, sans aucune motivation ni rien. Une fois calmée l’éruption de frustration, on a quand même appelé pour savoir de quoi il retournait : on nous a baladé d’un service à l’autre, d’un poste à l’autre, jusqu’à ce qu’on tombe enfin, au bout d’une dizaine de jours et de centaines d’appel, sur l’architecte en chef qui avait traité le dossier. En l’occurrence, il était venu jadis en vacances dans la région et connaissait l’histoire, mais il n’avait pas réussi à convaincre ses collègues.
« J’avoue, quand il nous a dit pourquoi notre dossier avait été refusé, on a été un peu surpris, et puis on a bien ri. Le refus reposait sur le fait que la pile de pont n’était que ça, justement, une pile. C’est-à-dire un élément d’un ouvrage d’art inutile et sans valeur esthétique par lui-même. Ça se discute, mais bon. En gros, parce que le pont n’avait jamais été fini, la pile était sans valeur. Ce ne pouvait même pas être une ruine de quelque chose, puisque ce quelque chose n’avait jamais existé. Et, selon le comité, le « vestige » ne témoignait de rien. Rien de significatif sur notre civilisation, sur l’histoire de la pensée ou de l’esthétique.
« Ironique, non ? Et pas complètement faux, à bien y réfléchir. Mais M., lui, n’a pas voulu en démordre. Pas « significative », notre pile de pont ? « Sans valeur » ? Ah ça non, alors. Il y est presque plus attaché que moi : après tout, c’est bien à la pile de pont qu’il devait son bonheur de père de famille ! Sans ce truc, nos vies auraient été très différentes, c’est certain, et pas seulement les nôtres.
« Et mon fils a eu un nouveau trait de génie. »
« Il a quand même ses moments, celui-là. Je ne sais pas où il est allé la pêcher, cette idée-là, mais c’est vrai que, sur le papier du moins, c’était absolument parfait. Audacieux, osé, risqué, mais si ça marchait…
« Tout simplement, il a déclaré que c’était une œuvre d’art. Exactement comme Duchamp et sa fontaine, vous voyez ? Enfin, pas exactement, puisque c’est une pile de pont, ce n’est pas un objet manufacturé, mais vous saisissez l’idée. Une œuvre d’art collectif, mais une œuvre d’art quand même. Ce qui était génial, c’est que lui-même faisait partie des créateurs ! Ben oui : ne serait-ce que parce qu’il y a grimpé pour fêter son bac, mais aussi parce qu’il s’y est marié, qu’il y a planté des fleurs qui ont transformé l’édifice en orgue à vent, il a effectivement mis la main à la pâte. Il était donc légitime pour en déclarer la paternité.
« Mais il n’a pas voulu s’arroger toute la gloire. Si vous le connaissiez, vous sauriez que ce n’est pas du tout dans son caractère. Pas du tout : toujours réservé, modeste. Il n’a pas toujours été comme ça : quand il était gamin, il faisait de ces colères ! Il avait du mal à gérer sa frustration. Il a bien changé depuis.
« Dans sa déclaration, M. a listé tous ceux qui avaient participé, plus ou moins volontairement, de près ou de loin, à l’affaire. En vrac : le Président de région, son beau-frère, et même son ex-femme, les architectes du pont, ses anciens camarades du lycée, les ingénieurs télécom, les militaires, les gens d’Hollywood, la police scientifique, les chimistes de l’usine de peinture et le chauffeur accidenté, les circassiens, les artificiers, la brigade des pompiers volontaires, les musiciens de l’orchestre, les gangsters et les dealers… bref, tout le monde. Et même moi ! Je n’en demandais pas tant. Ça fait un paquet d’auteurs ! Et une tripotée d’ayant-droits. Le type qui a enregistré la demande n’avait jamais vu ça : non seulement un collectif d’artistes aussi nombreux, mais aussi très large dans le temps : certains des soi-disant créateurs sont morts avant la naissance des suivants. Le seul précédent, nous a-t-il dit, c’étaient les cathédrales. Et encore : dans le cas des cathédrales, tout le monde savait à peu près à quoi il contribuait et pourquoi…
« Pour nous, l’idée était que personne ne vienne se plaindre pour vol de cette « œuvre de l’esprit », quand bien même ce serait plutôt une « œuvre du hasard », si vous me demandez mon avis. Il fallait mettre toutes les chances de notre côté pour éviter l’invalidation de la déclaration et l’annulation de la protection qu’elle est censée garantir.
« Le plus génial, c’est que personne n’y a trouvé rien à redire. Étonnant, non ?
« Alors, bien sûr, il y a eu des questions sur la répartition des royalties, s’il devait y en avoir un jour, mais comme personne n’a jamais songé à faire payer quiconque pour voir la pile du pont, et que j’imagine mal quelqu’un voulant racheter la chose pour la mettre dans son salon… Quant aux photos, et bien… tant pis ! On a décidé que tous les droits, s’il y en a, seront reversés à l’hôpital de C., et c’est très bien comme ça. »

« Depuis qu’on a gagné, tout le monde se désintéresse de la question. Même M., qui est bien occupé à autre chose. Alors, comme je vous le disais, il n’y a plus que moi et le Père Goriot, qui joue les ermites dans les gorges. Et encore : le Père Goriot n’est même pas venu récupérer son vieux kayak qui traine encore là et qui ne ressemble plus à rien. J’ai bien envie de le bazarder à sa place.
« Donc oui, vous aviez raison. D’un certain point de vue : c’est bien une œuvre d’art. Pas depuis très longtemps, mais tout de même. D’ailleurs, j’ai bizarrement toujours du mal à me faire à l’idée. Ce serait une œuvre d’art uniquement parce qu’on l’a décidé ? Alors que ce n’était pas précisément conçu pour ? Une œuvre d’art au milieu de nulle part, sans vrai créateur, et sans vrai public non plus. Une œuvre d’art à l’abandon.
« Une œuvre d’art inachevée, aussi. À moins qu’elle ne soit achevée justement parce qu’on a décidé qu’elle était œuvre d’art. Un peu arbitrairement. On la fige comme ça, dans son jus. On se dit que ça y est. Et ce n’est pas comme si on pouvait remettre l’ouvrage sur le métier. D’ailleurs, qui pourrait le faire ? Ceux qui sont inscrits sur la déclaration ? Ou d’autres — et en ce cas, faudra-t-il changer la déclaration ?
« En vérité, il n’y a plus que le temps qui pourra faire son œuvre à présent. Le temps et les éléments. Ça me rend un peu triste. Et pourtant j’aime les marques du temps qui se posent sur les objets. J’ai toujours aimé. Ma montre, par exemple. Voyez : elle a au moins 60 ans ! Toujours la même. Elle ne quitte pas mon poignet, à part pour me laver et dormir. J’en aime chaque rayure, chaque éclat dans le verre, chaque ride, chaque accident.
« Même chose pour la pile de pont : j’en aime chaque détail, chaque défaut, chaque anfractuosité, même et surtout celles dont je ne connais pas l’origine. Celles que je remarque alors que je croyais la connaître par cœur. Ou les nouvelles, qui apparaissent mais qui disparaitront sans doute, ou se fondront bientôt dans la masse : fientes d’oiseau, coulées humides…
« J’avoue, je ne m’y attendais pas : j’étais tellement concentré sur sa protection à tout prix, contre toute destruction, je ne me rendais pas compte que cela revenait aussi à la momifier, à la pétrifier, à la tuer, presque. Du moins dans l’esprit.
« Et si on veut faire revenir un cirque ou un orchestre ? En aura-t-on le droit ?
« Et que se passera-t-il si la foudre tombe à nouveau dessus ? S’il y a un nouvel incendie ? Je sais, je vous vois venir : il n’y a plus rien à brûler, mais ça peut être autre chose : un tremblement de terre ? Un accident d’avion ? Qui sait ?
« Qu’arrivera-t-il alors ? Y aura-t-il un imbécile pour vouloir la restaurer ? Et alors, comment ? Dans quel état, à quelle époque ?
« En faire une œuvre d’art, c’était signer son arrêt de mort. C’était en faire son tombeau. S’il ne peut plus rien lui arriver, elle cesse de vivre. C’est la fin. La fin de la pile du pont. Ou tout comme.
« Autant tout faire sauter. »

Mai – Octobre 2020
Paris confiné – Paris déconfiné



Dernier ajout : 20 octobre. | SPIP

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