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Accord-cadre (v0.5b)

Mercredi 13 mai

mercredi 13 mai 2026, par Jérémie Szpirglas

C’est du piano, et pas du piano.
C’est de la musique, et pas de la musique.
C’est un souvenir, presque une petite madeleine, et un présent réitéré, bien que rare.
C’est le marteau qui percute, une corde qui sonne — les autres étouffées imparfaitement. Percute et percute encore. Et la hauteur qui glisse, légèrement, par à-coups, à chaque nouvelle percussion. Et toute la caisse qui résonne — mais mal, trop ouverte, à vide, et en même temps pleine d’une autre lumière, d’autres partiels. Comme un décor de théâtre qu’on démonte avant d’en installer un nouveau, chaque éclat de son, tel un coup de projecteur, donne à voir un détail de l’acoustique du piano qui n’est jamais entendu autrement.
Percute et percute encore. On y est presque. Et chaque percussion m’envoie un frisson le long de l’échine.
Un petit grattement et c’est reparti : la même note de nouveau percutée, mais tout soudain fausse, loin de l’autre — et le marteau qui cherche à nouveau l’unisson, percute et percute encore.
Ce que j’aime dans ces sons scandés n’est évidemment pas ce que l’accordeur attend. C’est l’accident, le chemin vers.
Tout soudain interruption : vaste arpège du haut vers le bas du clavier, comme pour se laver les oreilles de cette écoute micrométrique et si accaparante. Deux ou trois accords et l’on est reparti — une autre note cette fois, à la quinte, la quarte, parfois l’octave, peut-être la tierce — on laisse sonner, on compte les battements.
Et ces battements interférentiels que l’on cherche, ces frottements plus ou moins légers, ces dissonances que l’on attend selon le tempérament choisi. Toute la richesse de la microtonalité se déploie là, comme vue sous un microscope. Tous les délices du phénomène acoustique en même temps que de l’inharmonicité du piano et des pièges que tout accord tend à celui qui le poursuit. Ça glisse, ça file entre les mains.
C’est une partition non écrite, improvisée et immuable, que chaque accordeur s’écrit pour lui-même, dans des micro variations selon les lieux, les instruments et leurs maitres (aux instruments comme aux accordeurs). C’est comme l’échauffement d’un piano avant d’être joué, et c’est une des plus belles expériences acoustiques qui soit.
Tout un paysage qui s’ouvre — comme ces marines ou ces paysages de campagne, toujours renouvelés — comme les chants d’oiseau, et leur partition temporelle au fil de la journée.
Je pourrais peut-être, à la manière d’un Duchamp, proclamer : ceci est une œuvre, ceci est mon œuvre. Et pourquoi pas.