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Virginal (bis)
Lundi 1er juin
lundi 1er juin 2026, par
J’envie mes enfants. Je les envie de tout ce dont ils font l’expérience pour la première fois, de cette fraicheur toute particulière dans la découverte, même d’une œuvre très ancienne, mais qui vous frappe comme le saut de peinture la toile blanche et vierge, tâche éclatante (dans tous les sens du terme) qui ruisselle sur tout le reste.
Une chose m’amuse particulièrement à présent qu’ils sont assez âgés pour avoir un peu de bagage et d’attention aux détails : leur capacité à détecter la citation, le clin d’œil, la référence, l’inspiration. Mais une capacité encore trop neuve pour faire le tri, pour ne pas savoir dans quel ordre, car ce genre de clin d’œil, s’il n’est pas totalement intransitif, a souvent une origine unique — et c’est parfois l’origine qui, à leurs yeux, fait clin d’œil au successeur, et non l’inverse. Ainsi, à leurs yeux, North by Northwest copierait à James Bond…
Au-delà de la naïveté du raisonnement — que quelques précisions dans les dates permettent de corriger rapidement —, deux idées jaillissent de ces erreurs : d’une part, le délicieux concept de plagiat par anticipation (quand Beethoven, glissant par hasard sur quelque harmonie, semble citer Schubert, ou Montgeroult, par la limpidité de ses arpèges, semble faire du Chopin ou du Schumann), et d’autre part, le vertige de l’archéologie du futur.
L’archéologie du futur, c’est une idée que j’ai déjà largement développée dans mon deuxième roman, Anthropocène, sans toutefois nullement l’épuiser. Par exemple, je n’ai pas exploré un aspect précis de la chose : la reconstitution d’une chronologie, qui permettrait justement de rétablir la paternité de certains schèmes artistiques. Imaginons-nous dans plusieurs dizaines de milliers d’années, voire des millions. Pour un archéologue de cette époque future, arriver à ordonner les dates de création d’un Leonard de Vinci ou d’un Rothko, de Don Quichotte (cf. Pierre Ménard) et de Fin de Partie, sera extrêmement ardu. De même qu’il nous est aujourd’hui difficile de déterminer au siècle près les peintures de Chauvet ou de Lascaux. Alors comment esquisser une histoire de l’art avec des datations aussi imprécises — sachant, en outre, qu’il est peu probable que certains chefs-d’œuvre d’aujourd’hui dure aussi longtemps : on voit mal un film tourné et stocké en numérique rester lisible dans un million d’années.
Il n’empêche, l’idée que se fera notre archéologue du futur du réseau d’inspirations et de référence de notre art actuel ressemblera sans doute plus à celle que s’en font les enfants…
Inachevé.net