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Épure et âpreté

Jeudi 4 juin

jeudi 4 juin 2026, par Jérémie Szpirglas

Les mots veulent-ils encore dire quoi que ce soit ? On sait combien le vocabulaire se dévalorise — l’étonnement, sursaut de surprise lorsque tonne le tonnerre, qui devient petit haussement flegmatique d’un sourcil, l’incroyable usé à la corde… —, sans parler des transpositions au langage trivial — du « mortel » devenu fun à la PLS sans aucun rapport avec le danger vital.
Tous les joueurs de mots sont acteurs de cette perte de sens du langage. Les plumitifs, les publicitaires. Les poètes, les écrivains, bien sûr, ont leur part de responsabilité. Les politiques aussi, persuadés qu’ils sont, pour certains, du pouvoir performatif de leurs discours, qui fait passer l’action pour l’inaction et la contre-vérité pour parole d’Évangile (tiens : une tautologie, je ferais bien de me surveiller, moi aussi).
Quand on vient à bout d’un système, il convient d’en changer, ou de le renouveler de l’intérieur. Mais la langue, comme parvenir à lui redonner cet éclat ? On peut tenter. Tenter le style, tenter la typographie, tenter la surenchère, tenter le contournement, la liste, la contrainte, l’absence.
De plus en plus, ce qui me tente ces jours-ci, c’est l’épure. Elle me tente, et j’en suis pourtant bien loin. Pas incapable, mais presque. Des efforts constants seront nécessaires. Oublier l’adjectif, l’adverbe, l’insistance. Et comme j’écris cela, je pense à La Mer de Debussy : sa fascination pour cet extrême de l’épure qu’est l’estampe japonaise, ou le haiku, qui pourtant lui inspire cet océan de sons et de timbres voluptueux. À chercher l’épure, le risque ne serait-il pas de verser dans la fresque ?
Retourner à l’os de la langue. À l’os de la narration. Oublier le commentaire. Bref, ne pas écrire ce que je suis en train d’écrire, précisément au moment où j’écris ces mots.
Retrouver l’âpreté : c’est peut-être là l’attrait qu’exerce pour moi le mot rare, oublié — plaisir de découvrir, au détour d’une page de Jorge Semprun, « onomastique », « déréliction », par exemple, que je sèmerais plus tard.
Épure et âpreté : voilà les maitre-mots qui doivent régir à partir d’aujourd’hui mes recherches d’écriture. Alors même que le roman sur lequel je planche aujourd’hui au quotidien est… une comédie romantique. Soit le parfait oxymore.