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Sans filet

Lundi 8 juin

lundi 8 juin 2026, par Jérémie Szpirglas

On entend souvent poètes et musiciens mettre leurs pratiques en relation : les deux manieraient les sons — les musiciens ayant là l’avantage de s’affranchir de la contingence d’un sens hérité, dont les poètes sont inéluctablement tributaires, en dépit de tous leurs efforts.
C’est un aspect de la langue qui m’a moi-même beaucoup préoccupé : dans Pater Dolorosa, je travaille la typographie, l’organisation de la page, de la ligne même (via exposants et indices) pour imprimer une musicalité supplémentaire à la langue, sinon un véritable contrepoint — la référence à Mallarmé ou Cummings est inévitable bien que non recherchée à l’origine.
Cependant, que ce soit dans mes humbles tentatives ou dans les expériences des plus grands, demeure un impensé, sur lequel même les tenants de la poésie sonore font l’impasse (sinon par la normativité de leurs propres versions) : l’interprétation.
Car si la langue est musique, alors le lecteur est interprète — mais l’auteur ne lui fournit, exception faite d’une ponctuation parfois très incomplète, aucune indication d’interprétation (à part peut-être, justement, Mallarmé, Cummings… ou moi (aller, j’assumer, je me mets dans le même sac) : ni tempo, ni carrure, ni accent (accent pouvant de surcroit ici s’entendre comme « accents toniques », « accents dynamiques » ou « accent régional » : la langue n’a pas la même musique selon l’origine du locuteur), ni durée des silences.
Bien sûr, le travail lui-même de la langue, ce qu’on pourrait parfois désigner sous l’étiquette bien floue de « style », suppose bien souvent au moins des courbes et des rythmes. C’est ce que Proust décrit (avec une métaphore poésie moderniste un brin comique a posteriori) comme « ces lourds matériaux que la phrase de Flaubert soulève et laisse retomber avec le bruit intermittent d’un excavateur » : Proust évoque là la viscosité de la langue, le martèlement de la pulsation qui l’emmène — presque un groove !
Je pense également à la phrase de Julien Gracq, qui se mâche, se rumine, que l’on ne peut jamais presser ou heurter, qu’il faut laisser couler — chaque fois que je prends l’un de ses livres, je mets bien une vingtaine ou une trentaine de pages à retrouver le flux nécessaire pour apprécier cette lecture à sa juste mesure. Je pense aussi au hoquet heurté, asthmatique (phtisique devrais-je dire) presque irrespirable, de Dostoïevski. Ces langues portent en elles-mêmes leurs propres indications d’interprétation — à la manière des fac simile de musique ancienne, dont les musiciens d’alors savaient d’eux-mêmes ajouter ce qui manquait, ces claviéristes qui réalisaient à vue l’harmonie d’une basse donnée, parfois sans chiffrage aucun.
Aujourd’hui, de même que la scène musicale abrite un immense éclectisme de styles et de sons, la langue est d’une variabilité extrême. Peut-être conviendrait-il donc aux auteurs d’indiquer en tête de chaque chapitre, de chaque paragraphe : Allegro, Andante, Langsam. Ou, mieux, à la manière d’un Satie : en forme de poire, comme une douce demande, hypocritement, à faire fuir… De la poésie jusque dans l’indication d’interprétation de la poésie.