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Brouillard de l’avenir
Mardi 16 juin
mardi 16 juin 2026, par
Souvent, repensant à mes grands-parents plongés dans les guerres, je suis admiratif de la souplesse et de la ductilité dont ils ont fait preuve pour traverser ces périodes de danger. Comment faisaient-ils pour s’endormir le soir, l’angoisse ne les tenait-elle pas éveillés ? Comment abordaient-ils chaque journée, l’une après l’autre, sachant que leur poche de sécurité se réduisait comme peau de chagrin autour d’eux, jusqu’à s’évaporer tout à fait ?
Ma génération (en Occident du moins) est une génération chanceuse, bénie (si j’y croyais un instant). Le danger n’était pas inexistant, mais on le tenait à distance, suffisamment pour l’imaginer relevant de la même probabilité qu’une victoire à la loterie. D’autres menaces planaient d’autres épées pas tant de Damoclès que ça : le SIDA, les accidents de la route…
Aujourd’hui, j’ai le sentiment que, à mon tour, ma poche de sécurité s’amenuise. Et j’arrive à dormir. Pas forcément très bien. Mais j’y arrive — je suis épuisé, faut dire. J’ai du mal à aligner deux pensées lucides. Mais j’y arrive. D’autres angoisses, bien plus proches, bien plus douloureuses, masquent le brouillard de l’avenir. Et pourtant : j’arrive à dormir quand même.
La routine s’installe, pour laquelle j’imagine des rituels dont l’efficacité me surprend moi-même. Mais cette routine même semble vider parfois la substance des jours. Raison pour laquelle je tente de la déplacer, de la glisser, de forcer l’écart, d’inscrire même l’écart dans la routine elle-même — c’est l’objet de ces quelques lignes quotidiennes.
Ce pas de côté s’avèrera certainement inutile à l’échelle cosmique, et même sans doute à l’échelle humaine. Je ne sais même pas s’il aide mon sentiment de futilité, sinon de parasitisme. Probablement pas, tant il me force à me considérer moi-même hors du temps — bien qu’au cœur de chaque matinée. Pourquoi tiens-je tant à imprimer ma marque ? Quel est égocentrisme ? Et pourquoi cette marque serait-elle cette suite de quelques lettres, qui ne représentera jamais qu’une fraction infinitésimale, totalement epsilonesque, de la bibliothèque de Borges — quel besoin du reste de l’écrire, puisqu’elle y est déjà inscrite, potentiellement ?
Parce que c’est une discipline, un rituel, qui m’aide à passer le jour, à trouver le sommeil. Une forme d’ascèse. Pour la même raison que je prends mon petit déjeuner et que j’essaie d’éviter les excès en tout.
Et pourtant cette envie de fuir. Et pourtant.
Inachevé.net