Insomnia
Jeudi 18 juin
jeudi 18 juin 2026, par
Depuis la plus tendre enfance, il se voyait comme l’inéluctable perdant d’un combat perdu contre l’insomnie. Un temps, il avait contourné la lutte, repoussant toutes les nuits le sommeil au plus profond de l’obscurité, laissant la physiologie faire le reste — mais c’était l’époque bénie où il était seul à déterminer les contours de son cycle nycthéméral, époque révolue hélas. À sa réticence involontaire à l’endormissement s’étaient de surcroit ajoutés d’autres petits obstacles à la sérénité vespérale — obstacles certes adorables mais qui n’en générait pas moins énervements, inquiétudes, énurésies.
Exception faite de cette parenthèse enchantée, chaque soir depuis aussi loin qu’il s’en souvenait, il avait recours à un rituel. Rituel appris, auto-imposé, peaufiné au fil des semaines et des mois — un rituel qui lui semblait avoir mieux fonctionné, ou plus fréquemment peut-être, que tout autre, du moins quand il parvenait à s’y tenir — un rituel auquel il revenait invariablement : il se racontait des histoires. Des histoires dont il était le héros, bien sûr. Tour à tour espion, médecin, pilote d’avion, ou tout simplement lui-même, entouré de ses proches et amis. Il faisait face à des défis formidables, des éléments déchainés, ou au contraire à un calme si plat qu’un canal s’était pendu. Quand il était plus jeune, il s’imaginait rencontrer enfin l’amour fou. Depuis qu’il l’avait rencontré, il s’imaginait ne pas le perdre.
Seulement, ce rituel eut bientôt un défaut : il marchait trop bien. Pire, la technique était si efficace que l’histoire n’avançait jamais. Et quand il était parvenu à la faire avancer, il oubliait le lendemain l’épisode précédent, perdu dans les brumes de l’assoupissement, et se voyait contraint et forcé à reprendre toujours au même endroit.
S’il parvenait enfin à dormir, il le vivait comme un véritable drame, sinon un authentique cauchemar. Parce que notre homme aurait voulu se rappeler de ces fables et les écrire : elles lui semblaient si fabuleuses, il était persuadé qu’elles lui apporteraient enfin le succès qu’il recherchait — best-seller, blockbuster. Il se rappelait cette anecdote racontée par Alfred Hitchcock à François Truffaut, d’un scénariste qui se réveille chaque matin avec la certitude d’avoir rêvé d’une histoire exceptionnelle, dont il ne garde hélas aucun souvenir. Il décide un soir de poser sur sa table de nuit un papier et un crayon dans l’espoir que, dans un demi-sommeil, il y consigne l’idée aussitôt rêvée. Le lendemain matin, alors qu’il est en train de se raser, il se dit : « Zut ! J’ai encore rêvé d’un scénario formidable, et j’ai oublié. » Puis se rappel : il se jette frénétiquement sur son carnet et lit : « Boy meets girl (un garçon rencontre une fille). »
Au contraire du personnage incarné par Gary Cooper dans La Huitième femme de Barbe-Bleue de Lubitsch, qui espère trouver le sommeil en épelant « Tchécoslovaquie » à l’envers et finit par tomber amoureux de la femme qui lui a donné ce conseil, notre homme, lui, ne parvenait jamais à retenir ces fugaces instants de créativité pure et magique qu’il était parvenu à se procurer lui-même.
Gare à ce à quoi tu aspires : c’est souvent par là que tu seras le plus sévèrement puni.
Inachevé.net