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Engagement
Lundi 6 juillet
lundi 6 juillet 2026, par
Elle ne le connait pas. Ce qui explique peut-être cela. Elle ne le connait pas, elle ne connait rien de lui. Il est comme une page blanche. Son visage est quelconque, ne lui évoque rien. Sa mise est simple, sans aucun signe d’appartenance à quelque communauté ou classe sociale. C’est au petit matin, l’été, une promenade en forêt, tout le monde se ressemble. On ne croise que trois groupes de personnes : d’une part les habitués, que sont les promeneurs de chien et les joggeurs, et d’autre part, les randonneurs occasionnels, profitant de la fraicheur qui précède la torpeur du cagnard — je sais, j’ai écrit qu’il n’y a que trois catégories de personnes, mais recomptez bien, vous verrez.
Elle fait partie des promeneurs de chien, lui des joggeurs. Mais elle ne croit pas l’avoir jamais croisé. Elle ne sait strictement rien de lui, sinon qu’un instant plus tôt, son chien en jappant a sauté joyeusement à sa rencontre. Raison pour laquelle, peut-être, suivant en cela l’inclination philanthrope de son animal, elle lui est plutôt bienveillante. Mais c’est surtout parce qu’elle ne sait rien de lui. Difficile de convoquer ses a priori quand on ne sait rien.
Aussi quand il s’étale de tout son long un peu plus loin sur le sentier se précipite-t-elle sans hésitation à sa rescousse, prête à dégainer un mouchoir pour son nez qui saigne, à l’aider à se relever.
Ferait-elle preuve d’autant de bonté et de gentillesse si elle savait ? Si elle savait qu’il fait en réalité partie de ces gens qu’elle abhorre, de ces gens qui veulent accueillir les migrants, de ces gens qui viennent en aide aux inconnus, de ces gens qui s’affolent d’un climat déréglé, de ces gens qui voudraient ouvrir plutôt que refermer, de ces gens qui ne cherchent pas un bouc-émissaire simple et commode, de ces gens qui pensent que les solutions simplistes sont bien souvent inefficaces, de ces gens qui coupent les cheveux en quatre, de ces gens qui, pense-t-elle, l’empêche de dire ce qu’elle veut dire, ce que ce qu’elle appelle le bon sens lui dicte.
Le cœur sur la main, elle se presse, aide, s’enquiert. Il va bien, merci. C’est gentil.
Et lui, serait-il aussi prompt à accepter cette main charitable, s’il savait le bulletin brun qu’elle met dans l’urne, les insultes qu’elle profère souvent, ce cousin qu’elle refuse d’inviter aux fêtes de famille depuis qu’il y a amené son petit ami, les sombres pensées que lui inspirent les conspirations qu’elle soupçonne, le mépris qu’elle éprouve pour le métier qu’il pratique et dont elle ne sait pourtant rien.
On parle parfois dignité humaine face à l’adversité.
Jusqu’où ?
Quand les antagonistes se retrouvent-ils enfin ? Le peuvent-ils ? Comment ?
Inachevé.net