Fuir
Mardi 7 juillet
mardi 7 juillet 2026, par
Le voilà qui se résout à fuir. Enfin. « Enfin », se dit-il. Il en a mis du temps. À prendre sa décision. À prendre la fuite. Pas facile. D’autres avant lui ont fui. Parmi ses aïeux. Ils ont préparé leur fuite, patiemment, méthodiquement, sauvant ce qui pouvait l’être. D’autres encore, plus lointainement encore, ont espéré jusqu’à la dernière seconde. Mal leur en a pris. Poches vides, familles décimées. Ils ont fui, certes, mais dans quel piètre état.
Le voilà qui se résout à fuir. Enfin. Sans réelle méthode, mais pas complètement à la dernière minute non plus. Par lâcheté. Parce qu’il avait espéré résister. Au moins un peu. Ça demande du courage de résister. Ça demande de l’entêtement. De l’espoir, de l’aveuglement, un acte de foi, authentique. Mais envers quoi ? Après tout, la déception est partout. Cette lâcheté, la sienne, est aussi celle qu’il voit chez les autres, qui leur a fait baisser les bras avant même de lever le poing.
Le voilà qui se résout à fuir. Enfin. Et il se dit que ça va être sans fin. Pour aller où ? Vers quel havre inconnu et hostile ? Vers quel territoire auquel il se gardera bien de s’attacher ? Parce qu’une fuite en appelle une autre, se dit-il. Pourquoi serait-il mieux accepté que là où il est né et où il se sentirait encore chez lui. L’exil est sans fin : c’est celui de la langue, de l’accent, de la terre. C’est tout cela qu’il quitte. Il ne sait même pas s’il regrette. Sans doute un peu.
Le voilà qui se résout à fuir. Enfin. Il se console en se disant qu’il est un lieu qu’il n’aura jamais à fuir. Un lieu tout au fond de lui, ce lieu qui résonne de toutes les musiques, de tous les poèmes. Ce lieu qui, quand il parvient à y retourner, lui fait soudain lâcher les épaules, dénouer les tripes. C’est vers ce lieu de paix et de beauté qu’il voudrait fuir. Mais il sait bien que ce lieu n’existe qu’en lui. Que le sentiment de sécurité qu’il lui procure n’est qu’illusion. Il sait aussi qu’on peut lui arracher. Lui faire oublier jusqu’à son existence.
Le voilà qui se résout à fuir. Qui se désolidarise de ses fondations. Qui se disloque. Il est à lui seul dérive des continents, fission nucléaire, supernova. Mais discrètement, silencieusement, dans l’ombre qui succède à la fugue.
Inachevé.net