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Concept(s)

Lundi 10 août

lundi 10 août 2026, par Jérémie Szpirglas

Il me semble que cela a d’abord été théorisé par les premiers romantiques allemands du Cercle d’Iéna — mais je n’en suis pas sûr : j’ai bien vérifié, rapidement, mais je m’appuie surtout sur des souvenirs de lectures et de conversations vieux de vingt ans, il faudra m’excuser : ma mémoire fut jadis aiguisée comme un sabre de samouraï, mais l’abus des nouvelles technologies l’aura sans doute émoussée.
Mais revenons à nos moutons, Tristram. Il me semble donc, comme je le disais avant de me laisser glisser sur la pente d’une mélancolie bien malséante, que la théorie, historiquement, sortit de la tête des penseurs de l’école d’Iéna. Quelle théorie direz-vous ? Ravis de vous entendre le demander, je m’en vais vous le dire aussitôt : celle de la prééminence de l’idée, du concept, sur sa réalisation. L’art conceptuel avant l’heure, ou presque : cet art où l’artiste est le père de l’idée, du principe — et c’est ce principe qu’il vendra si son œuvre a l’heur de faire l’objet d’une vente —, sa concrétisation pouvant certes être dirigée par lui, mais étant somme toute moins intéressante que l’idée elle-même. D’un certain point de vue, c’est le concept de brevet ou de propriété intellectuelle qui s’invente donc là. Un concept fort moderne, fort capitaliste, dans lequel certains pourront mettre au jour la pourriture de notre civilisation actuelle.
Mais passons, Laurence. Et revenons-en à moi, et à mon travail — le plus important donc, à l’exclusion de tout autre. Eu égard à ma paresse atavique, à mon inclination à la procrastination, j’aime cette idée que l’idée — le pitch dirait-on aujourd’hui — prendrait le pas sur le texte lui-même. Combien d’idées de roman ai-je en effet dans mes tiroirs : il suffit de parcourir ces pages pour en découvrir quelques dizaines, au bas mot. Toutes ne sont pas bonnes, bien sûr. Certaines ont peut-être un brin de potentiel. Disant cela, je mets en réalité le doigt sur le nœud du problème : qu’importe, en effet, le sujet d’un roman ? Qu’importe même son intrigue ? L’essentiel n’est-il pas ailleurs ?
Quelle déception. Si l’idée faisait œuvre, je serais à la tête d’une bibliographie pléthorique.
Ou alors ceci : l’œuvre est à entendre dans sa globalité, du début à la fin de la vie créatrice de son auteur. Auquel cas, ce sont les idées qui font œuvre — entre autres, au même titre que les textes effectivement rédigés.
Un fait demeure : avec toutes les idées qui ont un jour jailli dans mon esprit depuis le temps que j’écris, j’ai assez de matière pour tous mes romans à venir.