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Quelle langue ?
Jeudi 13 août
jeudi 13 août 2026, par
Si tant est qu’il le faille, si tant est que l’art se doive d’être un miroir de son époque, si tant est que chaque texte, chaque livre, chaque œuvre, fasse écho aux circonstances qui le voient naitre, quelle langue inventer pour ce monde-ci ? La truculence roborative de Rabelais a-t-elle un sens pour décrire un environnement sonore vrombissant, un climat qui se dérègle, une intelligence artificielle à bride à abattue ? La phrase hachée et phtisique de Dostoïevsky rend-elle justice à l’irrespirabilité de notre air ? La sobriété subtile et presque détachée de Kafka décrit-elle aussi bien l’incommunicabilité d’il y a un siècle que celle d’aujourd’hui ? L’ascétisme de Dumas dit-elle assez la froideur de notre individualisme ? Le couteau acéré et éblouissant de Camus est-il aussi percutant s’agissant de l’absurdité actuelle ? La minutie du détail des gestes de Toni Morrison serait-elle à même de peindre nos visages blafards face à ces écrans parcourus de mouvements digitaux mécaniques ? Peut-on, aujourd’hui, alors que l’ennui est à toutes forces chassé de nos vie, rechercher un temps que plus personne ne semble perdre ?
Faut-il abandonner les adjectifs ? Émonder les adverbes ? Élaguer les substantifs ainsi que les arbres perdent leurs feuilles ? Ou au contraire inventer un nouveau vocabulaire ? On dit souvent que les Inuits ont un vocabulaire incroyablement riche pour décrire neige et glace — c’est possible, je n’ai pas vérifié — : faudra-t-il à notre tour que l’on puise dans les langues du Sahel et du Sahara, du Kalahari et de Gobi, pour décrire les chaleurs plus ou moins sèches ou humides, les assecs ou goutte-à-goutte des ruisseaux à la peine, les effets de la déshydratation sur le vivant ? Développera-t-on également le champ sémantique des moraines et autres traces laissées par les glaces en se retirant ? Et celui de la violence des tempêtes et autres colères du ciel et de l’océan ? Faut-il ne plus écrire que des textes courts et rachitiques, pour s’adapter à l’attention fluctuante de l’immense majorité des lecteurs ? Se contenter haikus ?
Et d’ailleurs : tout cela a-t-il la moindre importance ?
Inachevé.net