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Ce qu’on aime, ce qu’on crée

Vendredi 14 août

vendredi 14 août 2026, par Jérémie Szpirglas

« Je me pose une seule question en regardant un film : “Vais-je rigoler ?” S’il n’y a pas moyen de se marrer, je n’ai pas envie d’y aller. »
Les mots sont de Paul Thomas Anderson, dans une interview au Monde en septembre 2025, à l’occasion de la sortie d’Une bataille après l’autre. Des mots assez inattendus de la part d’un réalisateur dont les films, s’ils ne sont certes pas dénués d’humour (souvent absurde et délicieux), ne déclenchent généralement pas des fous-rires dans les salles obscures. Ses deux derniers opus (Licorice Pizza et Une bataille après l’autre justement) mis à part, le reste de sa filmographie tient plutôt du mélo ou de l’épique — difficile de se « marrer ».
À l’inverse, je me souviens de cette scène du film Molière d’Ariane Mnouchkine : les véritables « fours » qu’ont fait Molière et sa troupe lorsqu’ils se sont essayés à la tragédie. Non pas que le théâtre de Molière, et jusque dans ses comédies les plus burlesques, soient dénués de drame humain. Mais, manifestement, Molière avait une nette préférence pour le tragique, que son talent ne lui a jamais véritablement permis d’approfondir : il n’était tout simplement pas fait pour. Ça me fait aussi penser au fabuleux film Melinda et Melinda (2004) de Woody Allen (« with a limp » !) qui tirait les deux films de la comédie et de la tragédie à partir d’une même situation de départ, le tragédien trouvant que la comédie était supérieure en tout point à la tragédie, et l’auteur comique pensant exactement l’inverse. Et la liste est longue : je pense au Septième sceau de Bergman, avec cette mort pleine d’humour, auquel répond évidemment Woody Allen, mais aussi Le sens de la vie des Monty Python, ou à mes récentes réflexions sur Lubitsch.
Cette longue digression pour en arriver au cœur de mon sujet ce matin : ce qu’on aime et ce qu’on crée sont souvent très différents. Paul Thomas Anderson va au cinéma pour se marrer (même si pas exclusivement, j’imagine), mais le sien, de cinéma, est une plongée vertigineuse dans l’âme humaine.
Et j’en viens à ma propre situation : peut-être est-ce parce que l’essentiel de mes journées est consacré à une écriture que l’on pourrait qualifier de « sérieuse », parfois littéraire, souvent musicale — avec de nombreuses excursions dans le monde du discours philosophique ou esthétique —, mais les œuvres vers lesquelles me portent mes envies ces derniers temps sont effectivement assez légères. Comme Paul Thomas Anderson, s’il n’y a pas moyen de se marrer, je n’ai pas envie d’y aller. À côté de quoi mes écrits littéraires sont souvent bien dramatiques, voire tragiques (Pater Dolorosa, Je suis guéri, Beaucoup de chance malgré tout).
Certes, j’aime aussi de très nombreuses œuvres sérieuses ou dramatiques (toujours relevées d’humour : Proust, Perec), mais la contradiction apparente entre mon inclination naturelle à la légèreté et le poids des sujets que j’aborde dans mes écrits me confond.
Voilà quelque temps, toutefois, une personne qui m’est très proche m’a passé commande d’une comédie romantique — et que d’efforts cela exige ! Si loin de ce que j’écris d’habitude : vocabulaire, phraséologie, rythme, dialogues… Je dois justement aller retrouver, dans mon écriture, ce que j’aime tant dans ce que je lis et vois. Et ces modèles sont aussi inspirants qu’inhibants.