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Extrapolation I
Lundi 17 août
lundi 17 août 2026, par
Petit exercice : se saisir d’un événement anecdotique du quotidien, d’une anfractuosité du réel, et l’extrapoler en fiction — du moins dans ses grandes lignes.
Ça a commencé en début d’été. Chaque fois que je vais courir dans la forêt derrière chez moi, passé les 50 mètres de dénivelé positif, je le vois. Tous les jours ou presque. Il est là, assis. Toujours sur la même souche. Pas tout à fait à l’orée du bois, mais pas très loin non plus. À une centaine de mètres de l’angle du mur que fait le cimetière lorsqu’il pénètre telle une cognée dans la futaie. Chaque jour, je l’attends plus près qu’il n’est véritablement — comme quoi ça ne fait pas de temps que ça et, surtout, les services de l’ONF passent régulièrement depuis la mi-juillet, coupant, débroussaillant — j’imagine pour prévenir les incendies — mais brouillant de ce fait mes repères spatiaux.
Il est là. Penché sur son portable, un petit sac à dos à ses pieds. Toujours dans une même tenue légère de sport, bleu marine avec quelques tâches de blanc et de jaune. Il doit avoir une petite quarantaine d’années et ne répond pas volontiers à mes saluts. Les premières fois, je pensais qu’il prenait simplement sa pause et que je ne le verrai plus sur mon trajet retour, mais non. Il reste là, pendant plus d’une heure : il est là quand j’arrive, que ce soit à 8 heures ou à 11 heures, et encore là quand je repars, vers 9h30 ou 12h30. Il n’a pas bougé. Parfois j’ai le sentiment qu’il a à la main une cigarette — ou approchant —, mais, eu égard à la sècheresse du sous-bois, j’essaie de me convaincre que non.
Alors voilà : que fait-il là ? Pendant ma course, des tas de scénarii me traversent la tête.
Première possibilité, dans le genre du mélodrame familial : il a perdu son travail mais n’a pas encore osé l’avouer à sa femme. Elle a arrêté de travailler depuis la naissance, imprévue, de leurs jumeaux, et compte sur son salaire. Ne trouvant pas en lui le courage d’affronter sa colère et, surtout, son désarroi — il est l’homme, il a failli à ses responsabilités —, il continue à partir tous les matins. Il va au travail sans y aller. Et retourne le soir.
Deuxième possibilité, un œil tourné vers l’espionnage : il planque. Il guette sa cible — moi ? Note tous ses mouvements. Un peu plus loin dans les sous-bois, il relève ce qu’un de ses informateurs a pu lui laisser dans une boite aux lettres au cœur d’une vieille souche marquée d’une discrète croix de Saint-André. Il fait partie des services secrets d’un pays hostile, chargé d’organiser une cinquième colonne qui devra le moment venu désorganiser tous les services de contre-espionnage et de sécurité français. Il en profitera pour mettre le feu à la forêt, plongeant Paris tout entier dans une épaisse fumée asphyxiante qui aveuglera la défense aérienne de la capitale. Moi, simple joggeur, suis le seul à avoir flairé l’entourloupe, mais personne, ni à la DGSI, ni à la DGSE, ni au MI6 ni à la CIA ne me croit — dans un premier temps du moins. Et je suis, seul contre tous, à lutter, à la fois contre la puissance hostile et contre l’impéritie et l’inertie des services. Je ne sais pas manier une arme, mais je peux déployer des trésors d’inventivité pour me façonner des armes artisanales. À main nue, je terrasse le géant qui menace. Je deviens le héros du monde libre. À moins que ce ne soit lui qui, justement, sous ses airs patibulaires et apathiques, prépare notre défense en solitaire.
Troisième possibilité, à la Stephen King : c’est un poltergeist, ou un serial killer, qui choisit ses proies parmi les nombreux promeneurs de chien. Il n’aime pas les promeneurs de chien, que voulez-vous. Tous ces promeneurs qui, systématiquement, quel que soit le comportement de leur animal, disent : « Il n’est pas méchant. » Alors pourquoi éprouvent-ils le besoin de le préciser ? S’il n’était vraiment pas méchant, ce ne serait pas la peine de le dire, si ? Enfin bon. Notre homme attend : il se débarrasse des corps en les plongeant dans l’un des nombreux étangs sur le plateau arboré.
Quatrième possibilité : il attend Godeau. Auquel cas, on est bien coït.
Cinquième possibilité : il fuit la chaleur d’étuve de son appartement. A adopté cette souche comme ersatz de bureau. Il y prend goût. Il ne reviendra jamais travailler entre quatre murs, se construira une cabane au fond des bois et écrira de la philosophie.
Inachevé.net