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Extrapolation II
Mardi 18 août
mardi 18 août 2026, par
Petit exercice : se saisir d’un événement anecdotique du quotidien, d’une anfractuosité du réel, et l’extrapoler en fiction — du moins dans ses grandes lignes.
La Réole, août 2003.
Suspendus entre deux lieux de villégiature, deux maisons amies, nous nous arrêtons là, en bord de Garonne, pour fuir la chaleur écrasante de cette été caniculaire — dont nous savons déjà qu’il ne serait que le premier —, à laquelle notre petite Twingo sans clim nous expose sans répit. Écrasée par un soleil brûlant, la petite ville est déserte, plongée dans une torpeur hébétée. Tout est fermé — c’est peut-être ainsi tous les jours, mais sentiment est que les habitants ont adopté pour un temps la mode espagnole des après-midi chômés. Le seul endroit où nous trouvons un peu de fraicheur, c’est l’église. Nous en avons beaucoup visité, au cours de ce périple : surtout de ces petites églises romanes qui pavent le chemin de Saint-Jacques. Celle-ci en garde un lointain souvenir, notamment dans son chevet. Mais c’est tout — pas le portail ouest, par exemple, aux courbes intérieures lumineuses et élégantes.
Après un tour rapide, nous avons pris place sur un banc, dans la nef. Un de ces bancs d’église en bois dur et inconfortable, quelle que soit sa position. Bientôt, je m’allonge à moitié, posant ma tête sur ses genoux — elle, assise en tailleur. Elle se penche sur moi pour m’embrasser. Elle aime ces baisers-là, renversés. C’est presque notre baiser-signature.
Soudain la porte de l’église s’ouvre puis se referme, dans un certain fracas. Le bruit n’est pas si grand, mais l’acoustique l’amplifie et le prolonge, aussitôt suivi d’un petit pas nerveux. C’est une vieille dame, courte et courbée, le regard farouche derrière ses petites lunettes cerclées dorées. Malgré la moiteur ambiante, elle est vêtue d’une jupe longue de drap épais et sombre — on pense à la robe des Franciscains — et d’une veste aux manches trop courtes malgré sa petite taille. Seule dénote sa chemise, large et bouffante.
Elle se signe devant le bénitier, traverse l’église, mais n’emprunte pas la travée centrale : elle préfère longer le côté sud, à l’opposé de notre banc, pour gagner une petite chapelle où elle sort de notre champ de vision — nous imaginons qu’elle prie.
Pendant tout le reste de notre relation, cette petite dame sera une running joke entre nous. La grenouille de bénitier de La Réole. Nous lui avons imaginé bien des idées, aussi courtes qu’elle, et une vie étique, confite d’aigreur mal cuite. Le regard courroucé qu’elle nous a lancé lorsqu’elle nous a vus nous a semblé d’un autre temps — celui des mariages arrangés et des filles-mères ostracisés. Le fait qu’elle soit, avec nous, la seule personne à ne pas être recluse chez elle en cet après-midi étouffante nous a interrogés également.
Peut-être avait-elle, à son insu, emprunté une machine à voyager dans le temps ? Dans la plupart des fictions représentant des voyages dans le temps, les héros sont audacieux, visionnaires. Souvent, c’est eux qui ont conçu la machine ou ont découvert le mécanisme du voyage, eux qui se sont lancés dans ce dangereux périple. Ou alors ils ont en eux la fibre, le talent, le je-ne-sais-quoi qui fera d’eux des héros, justement. Mais si c’était quelqu’un de totalement fermé sur lui-même ? Quelqu’un d’intolérant, quelqu’un de figé dans ses certitudes ? Quelqu’un que rien ne préparait à ça ?
Je repense au passage — même si la comparaison, sans doute, est mal venue — à cette description de Dora Maar âgée, qui m’avait tant attristé : celle qui avait été la muse de toute une génération d’artistes, à commencer par Picasso, celle qui avait été elle-même une artiste de talent, a fini sa vie antisémite, homophobe, incarnant tout ce que ses pairs auraient certainement voué aux gémonies.
Inachevé.net