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À quoi pense-t-on quand on écrit ?

Jeudi 27 août

jeudi 27 août 2026, par Jérémie Szpirglas

Parmi les nombreux concerts que j’ai donnés, il en est quelques-uns qui me restent particulièrement en mémoire — je n’ai pourtant aucun souvenir précis du flux musical en train d’être joué, aucun souvenir d’avoir passé les traits si souvent travaillés, d’avoir phrasé comme je l’avais imaginé. J’étais ailleurs. Mon esprit du moins. Qui sait où.
De l’avis général, ces concerts figurent parmi ceux où j’ai donné le meilleur de moi-même. Un vrai « flow », comme disent parfois les sportifs. Un « flow » dans lequel j’étais présent sans y être. Où mon corps et mes pensées étaient semble-t-il détachés l’un de l’autre, et pourtant en parfait accord. Comme si ma mémoire musculaire et musicale avait pris possession de mes gestes pour en tirer la substantifique moëlle. J’ai lu ces derniers temps nombre de témoignages d’artistes (performers), qui vont dans le même sens.
Je me souviens aussi d’une scène du Monde d’hier de Stefan Zweig, où, tout jeune homme, Zweig rend visite à Rodin lequel, pendant le tour qu’ils font de son atelier, se met tout soudain à lâcher son hôte pour continuer le travail sur la statue encours. Ce n’est que lorsque ses mains se trouveront sans objet face à leur ouvrage que le génie absorbé se rappellera la présence de l’intrus. À quoi songeait Rodin s’affairant ? Et Monet face à ses nymphéas ? Un en particulier dont j’aimerais connaitre le flux de pensées lorsqu’il était à l’œuvre, c’est Jackson Pollock — je ne sais pourquoi lui en particulier. Pareil pour un Beethoven œuvrant dans le silence qui l’enferme à ses derniers quatuors : la part inconsciente de l’artisanat laissait-il à son esprit le loisir de s’évader ?
Les surréalistes, bien sûr, ont poussé le bouchon avec leur écriture automatique. Toutefois, même dans le cadre d’une écriture moins irréfléchie, à quoi pense l’écrivain quand il écrit. L’écrivain est ici un cas à part. Je veux bien que les artistes des autres disciplines « pensent » dans leur media propre (penser en musique, en couleurs, en formes, en paysage, en geste), je veux bien qu’ils s’y perdent, mais il y a là alors, j’imagine, une forme d’accord ou de miroir entre la pensée et le geste artistique : on pense, on considère sa pensée, on l’affine, on la pose devant soi.
Peut-être certains écrivains pensent-ils eux aussi en musique ou en images. Pour moi, même informe, même à ses prémices, la pensée se formule en mots. D’où une nécessaire dissonance entre pensée et acte d’écrire dès lorsque mes pensées m’emmènent ailleurs que le texte qui m’occupe directement. Cela se manifeste parfois par ces lapsus clavierae sur lesquels j’ai déjà écrit ici. Il n’en demeure pas moins : est-ce que je pense — et plus largement, est-ce que l’écrivain pense — à ce qu’il écrit quand il l’écrit ? Pense-t-il à son déjeuner ? Sa dernière partie de jambes en l’air ? La baguette qu’il doit aller acheter ?
Est-ce que l’écrivain pense tous les mots qu’il couche sur le papier ? En a-t-il besoin ?
Quand je n’étais pas contraint par mes obligations familiales, je travaillais souvent au plus profond de la nuit, à la faveur du silence qui y règne et du doux harassement qui fait ployer les épaules, et les inhibitions tombaient : les pensées, alors, trouvaient sans doute plus directement leur chemin vers la page. À moins que ce ne fussent les clichés, habituellement refoulés par une auto-censure attentive. Qui sait.
Alors, à quoi pense l’artiste quand il crée, à quoi pense l’écrivain quand il écrit ? Dans quel mesure la mémoire musculaire et la sensibilité créatrice peuvent-elles prendre le pouvoir sur le corps, et court-circuiter l’esprit — lequel, alors, pourrait voler à loisir vers d’autres horizons ?
J’aimerais souvent savoir ce à quoi je pense. Même lorsque je n’écris pas, je n’en suis pas toujours conscient.