Au feu !
Vendredi 4 septembre
vendredi 4 septembre 2026, par
Le métier d’écrivain souffre d’un certain nombre de clichés — hérités, je pense, d’une imagerie typiquement américaine, laquelle s’inspire sans doute de modèles tels que Hemingway ou Scott Fitzgerald. Les bouteilles à moitié vides, l’épaisse fumée qui entoure l’écrivain qui travaille jusqu’aux premières lueurs de l’aube — il s’est réveillé au milieu de la nuit du sommeil de plomb dans lequel la soirée bien arrosée l’avait surpris, généralement débraillé sur un canapé prématurément usé. Tel un personnage de BD, il a toujours un feutre à bord court vissé sur la tête, penché sur une machine à écrire crépitante — remplacée ces dernières années par le clavier d’un ordinateur souffreteux couvert d’autocollants aux accents plus ou moins complotistes ou anarchistes.
Et puis — et c’est là le cliché que j’aimerais ici évoquer —, il est entouré d’une tripotée de feuillets à moitié noircis, farouchement froissés, roulés en boule et jetés au loin avec une rage plus ou moins contenue. Il y en a partout. Sous le canapé susmentionné, près de la fenêtre, en tas couvrant une autre bouteille à moitié pleine (cette fois), sous et sur le meuble sur lequel s’alignent bouteilles et verres sales prêts à l’emploi. Parfois, il y en a même quelques-uns qui ont trouvé le chemin de la corbeille à papier !
Alors voilà. L’écrivain qui jette. Et jette. Et jette. Toujours déjà insatisfait, à jamais recommençant. Sans aller jusqu’aux extrêmes d’un Kafka désirant ne rien laisser à la prospérité et destinant toute sa production à l’autodafé, l’écrivain jette. Sans cesse. Bien heureusement, avec l’avènement de l’informatique, le geste perd une part de sa transgression : ce ne sont plus des forêts entières que l’on sacrifie au manque d’inspiration — même si l’énergie nécessaire à ces inlassables réécritures n’est sans doute pas sans impact.
L’écrivain jette. Et moi aussi. Mais, si je suis honnête, ce n’est jamais aussi impulsif pour moi. J’ai même beaucoup de mal à jeter. Je travaille ces jours-ci à l’un des chapitres de ma comédie romantique et, le moins qu’on puisse dire, c’est que je n’en suis pas pleinement satisfait. Ça ne fonctionne. La scène même que je décris tombe un peu comme un cheveu dans la soupe. Il faut que je travaille davantage à l’amener. Mais la manière dont je l’amène, elle-même, est très maladroite. Je renâcle pourtant à la jeter. Je garde. On verra bien. Peut-être qu’en repassant dessus plus tard, dans les relectures prochaines, je trouverai le moyen de l’améliorer. En attendant, chaque mot, chaque phrase, chaque ligne est une torture. Une imposture. Mais je ne me résous pas à jeter pour autant.
Effacer tout, et on recommence. Se forcer à effacer. Ne pas jeter compulsivement, mais se faire violence. Violence stupide, puisque cette matière est foncièrement imparfaite ! Alors pourquoi ? Serait-ce une forme dévoyée d’angoisse de la page blanche ? Tout jeter implique en effet repartir de zéro, et c’est encore pire.
Inachevé.net