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Mémoire

Mardi 8 septembre

mardi 8 septembre 2026, par Jérémie Szpirglas

Voilà bien trois décennies qu’il n’a plus rouvert la partition. Trois décennies. C’est complètement fou. Bien sûr, entretemps, il a eu, à maintes reprises, l’occasion d’entendre l’œuvre — dans des interprétations variées, plus ou moins à son goût.
Pourquoi y a-t-il songé à nouveau ? Il n’arrive pas à se rappeler le fil de pensées qui l’y a mené. Ah si peut-être, maintenant qu’il se creuse les méninges, il se souvient : il sifflait un autre quintette. La Truite. Pourquoi ? Aucune idée là encore. Ce qui est certains c’est que, de La Truite au Quintette en Ut, il n’y a qu’un pas que son esprit a franchi d’un pas allègre.
Et c’est lui-même qui s’est lancé le défi : arriverait-il à se souvenir de tout ? Il réfléchit, fouille sa mémoire et s’avoue bientôt vaincu : impossible de retrouver le premier thème. En revanche, l’introduction ? Ça oui. Facile. Ce do tenu, sorti du silence, comme venu de nulle part, pianissimo, crescendo, nouvelle attaque fortissimo, puis decrescendo — suivi, comme une plaisanterie, de cette petite arabesque, qui ouvre la fenêtre sur un ciel soudain ensoleillé, pétillant et clair — qui donne envie de faire quelques pas sautillants, pour finir en suspension dans l’azur. Puis un ré, cette fois : pareil, tenu, crescendo, nouvelle attaque fortissimo, puis decrescendo…
Et c’est ainsi que, d’une note à la suivante, d’une mesure à l’autre, le tissu musical se déroule. Mais il ne retrouve pas encore le premier thème. Non. Pour cela, il faut terminer l’introduction, aller jusqu’au bout. Ce n’est qu’alors que sa mémoire, telle la tête de lecture d’un lecteur à bande qui n’a aucune idée de la suite, lui permettra enfin de fredonner le premier thème, ce saut de tierce suivi d’un arpège descendant, fugato, s’interrompant furieusement pour reprendre aussitôt.
Et tout déroule. Est-ce ainsi qu’un comédien se souvient de son texte ? C’est en tout cas comme cela que notre homme se souvient de la musique. Comme si la partition se réécrivait devant ses yeux à mesure qu’il en dévide la pelote — mais sans possibilité pour lui de sauter directement à un passage en particulier. Il doit bien exister quelques thèmes qu’il est capable de convoquer dans l’instant, mais pour la plupart, il est forcé de suivre pas à pas le chemin musical.

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