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Ruines

Mercredi 9 septembre

mercredi 9 septembre 2026, par Jérémie Szpirglas

Plus rien ne tenait debout. Rien.
Faute d’entretien sans doute. Après tout il n’y avait plus personne pour le faire. Et même avant cela, plus personne ne savait comment.
De temps en temps, une structure déjà de guingois, brinquebalant au gré des vents rachitiques, finissait de s’effondrer, créant un petit éboulement qui se propageait, de proche en proche, tel ces dominos alignés — dans l’un des derniers bâtiments encore debout, d’ailleurs, des enfants jadis avaient créé un fantastique circuit, mais l’alarme les avait surpris avant qu’ils ne puissent terminer, on les avait appelé, et appelé encore, ils voulaient terminer leur jeu, mais les parents, comme de bien entendu, ne leur en laissèrent pas l’occasion (avec raison : le danger était imminent), alors ils avaient donné une pichenette au premier domino, mais le manque de de temps les avait empêché de tout vérifier et seul un petit mètre s’était étalé de tout son long : les vingt mètres restant étaient encore debout, et avaient résisté contre toute attente à toutes les avanies du temps ; c’était bien la seule invention (imparfaite pourtant) qui témoignaient encore du génie humain.
De leur côté, les continents avaient poursuivi leurs lentes et catastrophiques dérives. Des métropoles entières se retrouvaient au sommet des plus hautes chaînes de montagne — c’est ainsi qu’un feu de circulation, légèrement penché, marquait la nouvelle plus haute cime du monde, à 9354 mètres d’altitude, au niveau du cercle polaire arctique (lequel, en raison de la modification progressive de l’axe de rotation de la planète, était à présent 200 nautiques plus au nord). D’autres cités, jadis si arrogantes, gisaient sous des dizaines de mètres de basaltes et de cendres volcaniques.
Les eaux s’échinaient encore, elles aussi, à leur patient labeur, mordant cruellement rocs et bétons indistinctement, réduisant les uns et les autres à l’état de sable d’une finesse sans pareille. Grignotées, les falaises faisaient régulièrement basculer une tour ou deux dans le ressac. Les canyons creusaient si profond que des lacs, noyant le moindre vestige de présence humaine, étaient parfois nécessaires pour que l’eau puisse rejoindre la mer. Inutile d’invoquer la colère de Dieu : la nature se charge très bien elle-même des déluges et détruit tout aussi bien la moindre esquisse de Babel.
Tout romantique normalement constitué aurait trouvé là matière à contemplation et paisible mélancolie — mais les romantiques, eux aussi, avaient disparu. Il n’y avait pas de raison après tout, non mais sans blague.
Et les livres eux-mêmes.
Alors à quoi bon.

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