Il règne
Vendredi 11 septembre
vendredi 11 septembre 2026, par
Il règne dans les rues de la ville un calme paradoxal. Non pas que tout soit à l’arrêt, loin de là. La délicate mécanique urbaine est à l’œuvre — les feux de circulation, les bus qui passent, les cinémas respectent les horaires des séances. La rumeur est bien présente, le ronronnement des voitures, la clameur d’un klaxon, le hurlement rauque d’une moto. Rien ne manque et pourtant. À l’œil comme à l’oreille, c’est difficilement quantifiable — peut-être des statistiques indiqueraient-elles une réduction de l’activité par rapport à une après-midi normale de rentrée, et encore — n’est-ce qu’une impression ?
Les cafés sont ouverts, mais les salles sont clairsemées. Et, surtout, relativement silencieuses. Personne n’ose hausser la voix. Rares sont les rires. Pourtant, ce matin, tout le monde s’est rendu au travail, à l’école — comme tous les jours. Tout le monde doit donc bientôt en rentrer, en toute logique. Mais personne n’ira faire les courses pour le dîner. Ou alors, très vite, le strict minimum. On se hâtera, comme si l’orage menaçait.
Sur les trottoirs, personne ne baguenaude.
Le temps semble comme suspendu, flou. N’avance plus. Tourne en boucle.
Et puis ces centaines d’écrans de télévision. Hypnotisants. Scotchants. De loin en loin, quelques rares groupes agglutinés devant — qui se dispersent très rapidement pour se reformer à quelques dizaines ou centaines de mètres.
Ces colonnes de fumée qui resteront à jamais dans les mémoires comme traversées, striées, des lignes des tubes cathodiques.
Bientôt, une tour tombe.
Sidération.
Sentiment d’irréalité, d’un mauvais film catastrophe.
Le speaker ne sait plus quoi dire non plus. Il balbutie, radote, ratiocine. Reste muet devant ces petites silhouettes qui semblent des pantins désarticulés jetés dans le vide — dont on n’ose imaginer la chute qui ne nous est pas montrée.
On ne sait ce qui se passe. On s’appelle, on se met en garde les uns les autres, on tente de se calmer mutuellement, on dit : « Rentre à la maison. S’il-te-plait, ce n’est pas sûr. » Mais on reste. On reste. On se raccroche à l’illusion d’une normalité en honorant un rendez-vous, en rejoignant une bulle d’amitié sécurisante. Une amitié dépouillée, à l’os.
Inachevé.net