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Un génie pas comme les autres

Mardi 22 septembre

mardi 22 septembre 2026, par Jérémie Szpirglas

Un homme sans qualité ? Non.
Certains ont du génie — du génie pour créer, du génie pour innover, du génie pour sublimer, pour transcender, pour galvaniser, transporter, émerveiller, révolutionner, bouleverser, émouvoir, ébranler, séduire, hypnotiser, guérir, consoler, ranimer, stupéfier, découvrir, conceptualiser, réchauffer les âmes et chauffer les foules.
Lui, non. Rien de tout cela. Il était pourtant doué d’un talent absolument unique et fabuleux : celui de ressentir, mieux que quiconque, les moindres intentions artistiques des œuvres qu’il appréhendait.
Qu’une musique retentisse et il l’écoutait avec une virtuosité sans pareille : il en ressentait la moindre inflexion, la moindre nuance, son sens caché le touchait jusqu’au plus profond de son être — tout entier, il était empathie, il vivait l’émotion dans sa pureté brute. Pareil lorsqu’il lisait un livre : aussitôt l’intimité de l’écrivain était la sienne, il se retrouvait comme projeté jusqu’aux tréfonds de son âme, vibrait aux moindres sentiments des personnages.
Cette hypersensibilité artistique lui procurait des extases sans fin — et son médecin s’inquiétait du reste parfois de ce qu’il prenait pour les symptômes d’une maladie cardiaque ou nerveuse mystérieuse. Il suffisait que notre homme ait lu dans sa salle d’attente un chapitre de roman, un poème, ou même un article de mode d’un magazine féminin, pour que l’onde des frissons provoquées se poursuive en écho jusque sur la table d’examen.
Toutes ces émotions avaient également un retentissement fort sur son état de forme : constamment au bord de l’orgasme artistique, il s’épuisait sans cesse. Quand le besoin irrépressible le prenait d’échapper à toutes ces sollicitations, il tentait d’aller se ressourcer à l’écart de la civilisation, au fond d’une vallée, dans les confins d’un désert, au large, perdu sur la banquise — et c’était alors la beauté de la nature qui le saisissait, plus imparable encore.
Son médecin était d’autant plus interloqué qu’il était bien incapable, comme tout le monde du reste, de deviner chez son patient ce talent caché. Ce dernier était en effet si démuni face au verbe qu’il ne trouvait jamais les mots pour exprimer ces séismes intimes qui le secouaient à la moindre lecture, au moindre son entendu. Si exceptionnel soit-il, son talent se cantonnait au ressenti, le commentaire lui était inaccessible et il apparaissait à tous d’une médiocrité fabuleuse. Il ne pouvait faire profiter personne de son don — pas même les artistes qui auraient pourtant beaucoup à apprendre des effets, désirables ou secondaires, de leurs œuvres.
C’est ainsi que son cœur lâcha, à la lecture d’un roman à l’eau de rose — au moment de l’inévitable dispute entre les amants : le déchainement de la rancœur et de la jalousie qu’il lisait fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.
On le retrouva plusieurs semaines plus tard, avachi dans le fauteuil où il avait l’habitude de lire, le livre encoure ouvert à la page du crime.