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Hier et aujourd’hui

Mercredi 23 septembre

mercredi 23 septembre 2026, par Jérémie Szpirglas

— Je sais, ça fait plus de vingt ans que tu la joues comme ça. Et c’est comme ça que je t’avais dit de la jouer. Mais ça n’a plus de sens comme ça.
—  Ça a encore un sens comme ça, puisque ça a un sens comme ça depuis plus de vingt ans.
—  Oui, mais ça n’a plus de sens comme ça pour moi. Je ne m’y retrouve pas. C’est bien écrit, c’est de la belle ouvrage, certainement. Je me souviens de l’avoir écrit, et en même temps, j’ai l’impression que c’est l’œuvre d’un autre. Je suis à la fois émerveillé par cette aisance, cette verdeur, cette clarté de la pensée, cette volubilité — c’est virtuose, vraiment. Mais je suis aussi consterné par cette naïveté, ces platitudes, presque des lapalissades : comment j’ai pu écrire de telles bêtises. Je m’étonne moi-même. Je n’ai jamais été prof, mais si je l’avais été et que j’avais eu ça sous les yeux, je n’aurais laissé dans la marge que trois immenses points d’exclamation, en rouge bien gras, pour signifier ma stupéfaction face à ces truismes. C’est comme si quelqu’un cherchait à parodier ce que je faisais à l’époque : tous les truismes, toutes les idiosyncrasies.
—  Je ne te suis pas : je l’aime beaucoup, cette pièce. Et j’adore la jouer. Quoi que tu en dises. Et puis j’ai un souvenir ému de toutes ces semaines où nous avons travaillé ensemble à son élaboration, son écriture, sa création.
—  Très bien très bien. Le souvenir est excellent pour moi aussi. Mais le résultat : non. Ce n’est plus possible de la jouer. Pas comme ça, du moins.
—  Alors comment ?
—  Peut-être en soulignant, justement, toute la banalité du discours, tous ces efforts démesurés pour si peu d’effets. En étirant le temps ici, ici, et ici, et sotto voce là où c’était si brillant, on rallonge, on épure, on sait ce qu’on a fait.
—  Mais ce n’est plus la même œuvre, ce n’est plus même pièce.
—  Si.
—  Elle change de nature : si tu y déposes tout ce que tu as vécu depuis, ce n’est plus la même chose.
—  Toi aussi, tu y déposes tout ce que tu as vécu. Pourquoi n’aurai-je pas moi aussi ce droit ?
—  Tu en as le droit, mais ce n’est plus la même pièce : c’en est une autre. Même si tu n’en changes pas un détail, pas un mot, pas une note, si je la joue comme tu voudrais que je la joue, c’est un nouvel opus. Ce n’est pas celui que le public attend.
—  Et je n’ai pas le droit de jouer avec la mémoire de mon public.
—  Si bien sûr, mais alors cela devient autre chose : la nature du discours change. Et tu peux préférer la nouvelle, moi l’ancienne, ce n’est pas grave, ce sont deux faces de la même pièce.
—  Ou alors : on la jette. On la met au feu. On l’oublie à jamais.
—  Impossible. Tant que je vivrai, je ne l’oublierai pas.
—  Il faut donc te tuer ? Brûler un homme, c’est brûler un livre : ou est-ce l’inverse ?
—  Est-ce que ça en vaudrait vraiment le coup ?
—  Non : mais, si on commence à remettre en question la pertinence ou l’importance de la création, on peut aussi aller se rhabiller, voire arrêter tout simplement de respirer.
—  C’est un peu extrême.
—  Si on ne peut donner à son existence le sens que l’on souhaite…
—  On peut aussi faire des compromis, s’adapter, ployer souplement, adapter…
—  Mais c’est exactement ce que je suggère ! C’est toi qui ne veux pas !
—  Ou alors on joue les deux versions.
—  En même temps ? Ça pourrait être rigolo.

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