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Histoire de l’auteur — II

5 janvier 2009

Ce matin, très tôt, des coups francs et sourds ont résonné à ma porte. Il était tôt, ma grasse matinée était à peine entamée. Je replonge le visage dans l’oreiller, j’ignore. Les coups se sont faits plus insistants. Bientôt l’importun a trouvé la sonnette qu’il n’a plus laissée tranquille, puis ce sont des coups, des sifflets et enfin des cris brefs et indistincts, qui s’amplifient et se déforment dans la cage d’escalier.

Impossible d’ignorer plus longtemps. Sortant à contrecœur d’entre les draps tièdes, de ma douce rêverie, j’ai rapidement enfilé mon caleçon de la veille — je dors nu —, qui traînait encore dans un coin de ma chambre, ainsi qu’un t-shirt choisi à la va-vite au sommet de la maigre pile que je réserve pour les grandes occasions — premières nuits avec mes maîtresses et autres, plaisir de se redéshabiller à nouveau.

J’ai entrouvert la porte et j’ai aperçu trois types d’allure plutôt sympathique, mais l’air fatigué et tendu. L’un d’eux brandit une carte dont je distingue à peine les couleurs : bleu-blanc-rouge.

Encore abruti, lénifié, j’ai saisis quelques mots : « Police » répété plusieurs fois, « arrestation », articulé avec une emphase particulière qui donne à la phrase une aura d’absurde sévérité et enfin l’incongru « meurtre ».

Dans la confusion, je n’ai pas compris de quoi il s’agissait, ni de qui. Qui est mort, en quel honneur suis-je concerné et, semble-t-il, arrêté ? Suis-je moi-même suspect ?

L’esprit embrumé, je ne parvenais toujours pas à réunir la concentra-tion nécessaire. Pris d’un accès bien compréhensible de timidité, moi presque nu face à ces trois gars déterminés, je n’ai osé pas leur demander de répéter. Je suis resté là interdit comme un imbécile, ahuri et immobile, et il a fallu que le plus petit des trois me répète six ou sept fois, en crescendo, de réunir quelques effets de toilette indispensables, pour qu’enfin je réagisse.

Je lui ai dit bien entendu et suis parti vers ma chambre, accompagné d’un grand type solide qui me tenait fermement par le bras, l’œil distrait par ma bibliothèque. Pantalon, pull, chaussettes, chaussures rapidement enfilés. Puis je suis passé à la salle de bain. En prenant brosse à dent, mon dentifrice, mes lunettes, je suis resté un moment en arrêt devant mon image dans le miroir : l’air défait, les traits tirés, de cernes violacées sous les yeux difficilement ouverts, les habits mal assortis, débraillé. J’ai demandé l’autorisation de me mouiller le visage. Le grand type m’a dit de faire vite, qu’il fallait y aller, mais sans se départir de son calme et d’une gentillesse bienveillante de commisération.

Le trajet en voiture s’est passé comme sur un nuage de ouate. Calé entre deux épaules carrées, mes sens étaient complètement endormis. « Tiens, me suis-je dit d’un air de constatation distrait, sans bien réaliser, voilà l’Ile de la Cité. »

Et puis on m’a dépouillé. Direction cellule.

J’y suis depuis peut-être une heure, deux ou trois, peut-être bien plus, je ne sais pas. Ils m’ont confisqué ma montre, ou peut-être ne l’ai-je pas prise avant de partir ? Que m’ont-ils laissé ? Mes vêtements, mais pas mon manteau. Ce stylo et cette pile de papier.

Alors voilà : cette cellule. Quatre mur, une fenêtre, une large porte plus blanche et plus lisse, qui brille dans la lumière du jour. Le sol est gris, en béton. Le stylo est noir, le papier est blanc. Tout ici, draps, couvertures, meubles, tout est noir, blanc, gris. Moi-même, je n’ai qu’un pantalon noir et une chemise blanche. Erreur. Que n’ai-je emporté un pantalon bariolé et une chemise clinquante ?

Il me faut m’assurer de la réalité de tout ça. Je sors le haut de mon caleçon de mon pantalon pour contempler ses rayures bigarrées — oui. Bon. Si c’est un rêve, il est très bien fait. Et en couleurs encore.

Je me rhabille et je reprends le stylo. Il n’y a pas grand-chose d’autre à faire ici. Le sommeil m’a définitivement quitté.



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