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Vendredi 24 avril

24 avril 2020

Biais cognitifs

Nuit agitée, à nouveau. Avec plusieurs réveils — exogènes hélas. Ou plutôt endo-exogènes puisque ce sont les enfants qui, l’un après l’autre, nous ont réveillé à des heures indues. D’abord le cadet, qui vient pleurnicher à notre porte. Lorsqu’il pleurniche, surtout la nuit, et que lui comme nous ne sommes pas bien réveillés, c’est dur de le comprendre. Mais je crois distinguer les mots « rêve », « peur » et « ours »… Je prends donc le parti de jouer les paternels empathiques et rassurants, malgré les 5h du matin (et la perspective d’un réveil à 6h30, puisque ma compagne va à l’hôpital — dois-je le rappeler ici aux lecteurs forcément assidus de ces pages ?).
Naturellement, impossible de se rendormir ensuite. D’autant plus que, dans un geste de faiblesse purement paternelle, j’ai laissé le fiston finir la nuit avec nous — non sans une dernière pleurnicherie pour que j’aille chercher son doudou dans son lit. Et quand il a son doudou près de la bouche, il respire très fort avec le nez.
Une vingtaine de minutes plus tard, c’est la petite dernière qui se réveille en hurlant. Et que je vais donc chercher. Elle se calme immédiatement, mais refuse à son tour de se rendormir dans son lit, et je me dis que, perdu pour perdu, autant que je la ramène également dans le lit parental. Où elle ne cessera de gigoter et de vouloir s’échapper, empêchant bien sûr tout retour de ce sommeil hypothétique sur lequel j’aurais mieux fait de faire une croix.
Ce genre de nuit n’est pas exceptionnelle chez nous. Et l’origine enfantine des réveils varie d’une fois à l’autre. Je ne saurais même dire si leur fréquence a augmenté depuis le confinement. Au début, oui, je crois. Mais depuis un petit mois ? Je n’ai pas suffisamment de statistique pour l’assurer. Mon sentiment est que, si cela a augmenté, ce ne doit pas être de beaucoup.
Toujours est-il que le premier réflexe du parent est de se dire que son enfant se réveille parce qu’il vit mal le confinement. Parce que celui-ci, son exceptionnalité, et l’ambiance pour le moins tendue, avouons-le, qui l’entoure, aurait un effet délétère sur sa psyché, son équilibre et, par là, son sommeil. C’est pour cela que j’ai pensé que mon cadet avait fait un cauchemar — et ce d’autant plus que, la veille au soir, nous avions discuté avec sa mère de la signification des rêves que nous faisions ces jours-ci, qui manifestent, semble-t-il, nos incompréhension et impuissance face à la situation actuelle.
Après coup, je me demande si, tout simplement, il ne nous a pas dit que sa couche lui faisait mal. Exactement comme, la nuit précédente, il était venu me voir pour me demander de refaire son lit que, dans son sommeil, il avait mis en cathédrale. Ce matin, au (véritable) réveil, après son biberon, je lui ai demandé pourquoi il s’était levé pour venir nous voir, et j’ai eu droit à une troisième explication, beaucoup plus pragmatique : il ne retrouvait plus son doudou et voulait que je l’aide à le chercher.
Idem pour la petite. Une explication simple (à la « rasoir d’Ockham ») voudrait qu’elle ait été dérangée par son frère (puis moi) lorsque celui-ci s’est levé. Ou, plus simple encore, par ce camion qui, certains petits matins, livre le petit supermarché en face de notre immeuble.
Mais non. Mon premier réflexe a été de me dire que, éponge émotionnelle qu’elle est, elle avait elle aussi un sommeil agité et s’était soudain trouvée en besoin impérieux de notre présence rassurante.
Une probabilité non négligeable serait que, quand bien même les circonstances actuelles sont tout sauf normales, les enfants s’y sont habitués. Au moins les deux plus petits — le plus grand, c’est une autre question, mais ses angoisses s’externalisent autrement, et se verbalisent bien davantage. Mais nous sommes nous-mêmes si secoués — et particulièrement en tant que parents, nourrissant des angoisses d’avenir qui ressemblent à des tumeurs exponentielles et potentiellement malignes — que nous ne parvenons que très difficilement à imaginer qu’il pourrait en aller autrement pour nos enfants.



Dernier ajout : 31 juillet. | SPIP

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