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7 septembre

7 septembre 2022

Dans un monde

Dans un monde venu prématurément à terme — ce n’est donc pas un bébé, car un bébé ne vient jamais prématurément à terme —, y aurait-il encore quelque chose à dire, à raconter ? La fin de l’histoire est-elle la fin des histoires ? Manifestement non, mais l’histoire, comme les histoires, existent-elles s’il n’y a personne pour les raconter ? — Tiens, ne serais-je pas là en train de parler de mon précédent roman, Anthropocène ? — Ça ressemble au chat de Schrödinger, et en même temps — tout le monde s’y met —, rien à voir.
Dans un monde venu prématurément à terme, il ne resterait donc plus que le verbe ? Ou pas même cela, justement. La fin du monde avec la fin du verbe — mais qu’est-ce qui vient en premier : la poule ou l’œuf ?
Et voilà, on a là un exemple emblématique de la manière dont mon cerveau fonctionne : tel un rhizome. Chaque pensée s’accompagne d’une autre, qui vient parasiter le développement de la précédente, et ainsi de suite. Et après ça, on voudrait que j’écrive une comédie romantique grand public. Il faudrait pour cela que je canalise le rhizome. Et ce n’est pas donné à tout le monde — ça me fait penser à cette lutte de tous les instants que certains livrent à leurs bambous, plantés jadis dans leurs jardins sans précaution par des inconscients.
Mais revenons à nos agneaux : dans un monde venu prématurément à terme, disais-je — et voilà, pas moyen de continuer : je ne me souviens plus de ce que je voulais raconter dans ce monde venu prématurément à terme. Avec tout ça, impossible d’avancer. Comme Tristram Shandy, condamné à ne jamais faire autre chose que naitre — et encore : aux forceps ! Probable que Laurence Sterne était affligé d’une tare cousine de la mienne.
Mais revenons à nos béliers : dans un monde venu prématurément à terme, on ne peut s’empêcher de penser que quelque chose restera des accomplissements de notre espèce — peut-être même un ou deux spécimens hagards et égarés, qui ne connaitraient évidemment l’existence l’un de l’autre qu’au moment où leurs pauvres existences, enfin, parviendraient à leurs tours à leurs termes. On ne peut s’empêcher d’imaginer que quelque bâtiment, quelque vestige de notre pensée et de notre art, quelque trace, perdurera pour l’éternité — enfin, une éternité limitée à l’existence de notre planète, a priori quatre petits milliards d’années avant d’être engloutie par un soleil phtisique. Et ce n’est pas impossible — concédons cela à la volonté populaire : cela permet d’imaginer toute sorte de scénarios post-apocalyptiques, et c’est fort sympathique, mais si ça fait un peu réchauffé (forcément, après l’apocalypse, on a légitimement envie d’un peu de chaleur humaine).
Dans un monde venu prématurément à son terme, on pourrait par exemple imaginer — mettons — une adolescente passionnée de lecture, qui porte sur son dos les quelques volumes qu’elle a pu sauver sa bibliothèque lors de sa fuite (citons, une petite bluette vampirisante, un tome de Harry Potter, Crime et Châtiments, qu’elle vient d’étudier en classe, peut-être L’écume des jours qui accompagna longtemps ses rêveries romantiques, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? pour les moments où elle a besoin de rire un coup — peut-être a-t-elle sauvé un Balzac, un volume de La Recherche en Pléiades que lui a offert sa grand-mère, Hamlet, Si c’est un homme, et un volume abrégé (hélas !) de Don Quichotte), une secrétaire médicale revêche, mais au cœur d’or et au sens pratique aiguisé (elle n’a jamais étudié ou réalisé le moindre geste de soin, mais en a tant entendu parler, et les a vus faire tant de fois, qu’elle se rend compte dans un moment d’urgence qu’elle les maîtrise à la perfection), un vieil homme raciste et misogyne (il en faut un, je pense au rancunier des Douze hommes en colère qui se laisse convaincre parce que bon, mais celui-là ne se laissera pas si facilement faire, voire pas du tout : un moment d’héroïsme pour le rendre sympathique, mais il mourra dans la fange, tant pis pour lui : c’est bien d’avoir aussi des personnages antipathiques), une fillette inséparable (ou presque) de son doudou (l’image de Jeux interdits, bien sûr, vient à l’esprit, mais comme on est dans un monde post-apocalyptique, on pourrait très bien penser que cette petite fille est dotée d’un pouvoir secret, dont elle n’a évidemment pas conscience et qu’elle ne maitrise pas, et qui pourrait signifier la rédemption pour les quelques humains qui trainent encore leurs peines à la surface déchirée du globe — mais j’imagine plutôt pour ce récit une noirceur comme celle de ces films des années 70 : il n’y a plus d’espoir). Quatre c’est pas mal, non ? Et ce quatuor va s’engager dans un voyage pour je ne sais où — non, nulle légende ne court sur un refuge ou un havre de paix quelque part : il n’y a plus rien, et l’apocalypse vient d’arriver, les rumeurs et mythes n’ont pas eu le temps de s’inventer et encore moins de se répandre. D’ailleurs, quelles rumeurs, quels mythes, alors qu’ils ne sont plus que quatre.
Ce qui serait étonnant, quand même, c’est que ces quatre-là se retrouvent au même endroit (ou à peu près) et soient capables de communiquer. Quel hasard, non, que les derniers survivants soient ainsi réunis ? C’est pourtant certainement ce qui se passerait si quelqu’un s’ingéniait à écrire ce monde venu prématurément à son terme. La fiction a des puissances que le réel ignore.
Dans un monde venu prématurément à son terme, ce qui est bien, c’est qu’il n’est nul besoin pour l’écrivain en panne d’inspiration d’imaginer tout un univers, une société dans ses moindres détails, ses peuples et ses langues, ses mythes et ses politiques, ses conflits et ses déserts — pratique, et autrement moins fatigant.
Tout est fini. Tout est à terre. On n’a, pour tout paysage à décrire, une immensité plate et grise, un ciel pâle et gris également, une mer telle un miroir gris sans tain. La lumière du soleil se diffuse péniblement, mais le ciel est si chargé de particules (radioactives, bien évidemment), qu’on ne saurait suivre sa course : tout est uniforme. La saturation de l’air empêche toute précipitation, uniformise les températures, annule tout vent.
On ne nommera pas le cataclysme, on ne le mentionnera qu’à peine, par circonlocution et périphrase, et il ne sera jamais décrit précisément, mais on subodorera quand même qu’il y a de la radioactivité là-dedans : l’air tue. Et même lorsque la gravité aura fait son œuvre, même lorsque les radiations reviendront à des niveaux acceptables, même quand la Terre aura repris sa ronde autour du soleil, il n’y aura rien à décrire de plus.
Car le cataclysme a eu deux effets que l’on découvre dès la première nuit du roman : la lune a disparu — donc plus de marée —, et la vitesse de rotation de la Terre sur elle-même a changé. Bref, plus rien ne tourne rond.
Est-ce bien la peine d’écrire ce roman ?
Alors on ferait mieux de reprendre notre petite comédie romantique, non ?



Dernier ajout : 28 novembre. | SPIP

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