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Lundi 16 novembre

16 novembre 2020

Trou noir ou point aveugle ?

Livrons (sic !) nous, si vous le voulez bien, à une petite expérience amusante.
Prenons un grand classique, un incontournable, un de ces chefs-d’œuvre qui infusent les fondements mêmes d’une culture et d’une société. Au choix : Gargantua, La Recherche, Les Misérables, Hamlet, Don Quichotte, la Divine comédie, Roméo et Juliette, la Bible, Madame Bovary, Guerre et Paix, Crimes et châtiments, Orgueil et préjugés, Marelle, Gatsby, le Rivage des Syrtes, le Seigneur des anneaux, la Vie, mode d’emploi, Dune, Fondation, Faust, le Coran, 1984, le Malade imaginaire, Belle du Seigneur, Ulysses et l’Odyssée, Godot, et j’en passe et des meilleurs — remarquons au passage le nombre impressionnant des incontournables. Il m’arrive souvent de parler d’une œuvre ou d’un artiste en disant : c’est ma ou mon préféré, et mes proches se moquent de nombre d’œuvres et d’artistes qui sont toutes et tous en même temps ma ou mon préféré — mais l’oxymore ne l’est pas tant que ça, après tout. Mais revenons à notre expérience.
Prenons donc ce grand classique et ne le lisons jamais. Évitons à tout prix de le rencontrer, d’en déchiffrer ne serait-ce qu’une ligne. Notons au passage tous les efforts que cela nous épargnera.
Toute cette énergie réservée, consacrons-la à présent à lire tout ce qui se dit, s’écrit, se filme ou s’invente au sujet ou autour dudit chef-d’œuvre : commentaires, adaptations, remakes, pastiches et postiches, tous ces articles érudits qui en discourent à longueur de page comme.
Ainsi le classique devient-il légende, mythe, déformée par le récit des uns et l’interprétation des autres. Il se détache de l’écrit, reprend une pincée d’oralité. Il évolue au fil des reprises et des exposés, comme d’aède en griot, de barde en troubadour, de Torah en Mishna, de rhapsode en slameur…
Qu’en apprend-on alors ? Devient-il comme le trou noir que l’on devine par l’attraction qu’il exerce sur son voisinage — et qui, à force de précision dans les analyses, finit par le définir presque mieux que lui-même ? Serait-il à la fois point aveugle et point de fuite ? Qu’en perd-on ? Qu’y gagne-t-ton ?
Cette expérience, peut-être un peu anecdotique et volontairement provocatrice, peut nous amener à penser à tous ces chefs-d’œuvre qu’on ne connaît justement aujourd’hui que, ou surtout, par ce qu’on en a dit ou écrit : ceux de Sappho ou Érinna, ou la pensée de Socrate — ou même, soyons fou, la Bible elle-même, qui n’est jamais qu’un commentaire !

Profitons de l’occasion pour faire un petit clin d’œil à Pierre Bayard — et parlons-en.



Dernier ajout : 18 novembre. | SPIP

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